LE CAMARADE MAUSER A LA PAROLE

L’alliance des trotskystes avec les nationalistes révolutionnaires cubains
Zbigniew Marcin Kowalewski

 

Paru dans Cahiers Léon Trotsky (revue éditée par l’Institut Léon Trotsky, directeur de la publication : Pierre Broué), n° 80, Mars 2003, pp. 5-54.

Servando Cabrera Moreno, Territoire (1963)

Servando Cabrera Moreno, Territoire (1963)

Cet article est un commentaire à l’important livre de Gary Tennant, The Hidden Pearl of the Caribbean : Trotskyism in Cuba, reproduit en substance dans les Cahiers Léon Trotsky (n° 70 à 74) qui révèle l’extraordinaire mais inconnue histoire du mouvement trotskyste à Cuba. Nous apprécions son remarquable effort de recherche de la vérité historique concernant ce mouvement oublié et délibérément condamné à l’oubli par ses adversaires staliniens qui profitèrent de leur influence sur la direction de la victorieuse révolution cubaine pour le rayer de l’Histoire. Mais nous ne sommes pas d’accord avec son approche théorique et politique, qui pèse lourdement sur les acquis incontestables de cet ouvrage. Nous nous proposons de porter un regard alternatif sur le point nodal de cette histoire, à savoir la question des rapports des trotskystes cubains avec le mouvement nationaliste révolutionnaire. Une introduction générale expliquant notre propre approche, en particulier mettant en cause la manière dont la tradition dominante dans la pensée marxiste perçoit la nature de classe et le rôle du nationalisme chez les nationalités opprimées et dans les pays coloniaux et dépendants, est parue dans le n° 77 des CLT.

Ce qui, essentiellement, caractérise notre approche, c’est le fait que nous distinguions différents types de classe du nationalisme des peuples opprimés et que nous reconnaissons l’existence de son type prolétarien. Nous considérons que, dans la mesure où la classe ouvrière est amenée à résister aux différentes formes d’exploitation capitaliste, y compris à l’exploitation nationale qui « complète et exacerbe l’exploitation de classe » (Trotsky), le type prolétarien du nationalisme est une tendance de la lutte de classe du prolétariat aussi longtemps qu’il est obligé de résister à l’exploitation nationale et constitue une composante de sa conscience de classe. Ce type de nationalisme n’est pas seulement compatible avec le socialisme international mais aussi complémentaire par rapport à lui.

En 1960 à Cuba, « il y avait beaucoup d’idées trotskystes »

En expliquant certaines énigmes historiques de la révolution cubaine qu’il avait l’opportunité de résoudre quand, au début des années 60, il vivait à Cuba, Adolfo Gilly écrit : « Le trotskysme a influencé la tendance nationaliste révolutionnaire d’Antonio Guiteras (calomnié par les staliniens comme, ni plus ni moins, fasciste), mort en 1935 lors des préparatifs d’un débarquement révolutionnaire. De cette tendance descend le groupe dont plus tard a surgi Fidel Castro. Je pense qu’il est possible de rechercher et de démontrer que cela a quelque chose à voir avec le cours permanent apparemment insolite de la révolution suivi par la direction cubaine, même si elle n’en est pas consciente » [1].

Organisé en 1932 dans l’Opposition communiste cubaine (OCC), constitué en 1933 en Parti bolchevik-léniniste (PBL) et devenu en 1940 le Parti ouvrier révolutionnaire (POR), le mouvement trotskyste cubain était assez important (600-800 militants) et influent dans le mouvement ouvrier et populaire dans la première moitié des années 30, en particulier lors de la révolution de 1933. « Aucune tendance trotskyste d’alors n’était si proche de la formulation d’une tactique de front unique anti-impérialiste, conseillée par l’Internationale communiste à l’époque de Lénine pour les pays arriérés où prédominent les mouvements nationalistes, au lieu du front unique ouvrier, approprié pour les pays avancés où les masses sont dirigées par des partis se réclamant de la classe ouvrière. » [2]

Mais suite à la très dure défaite de la révolution de 1933 et après le passage de la plupart de ses militants — qui ont choisi une prétendue et inévitablement liquidatrice « voie externe de construction de la Quatrième Internationale » au mouvement nationaliste révolutionnaire, le mouvement trotskyste a disparu au début des années 50. Une partie des anciens militants trotskystes est passée, depuis 1934-35, par Jeune Cuba d’Antonio Guiteras puis s’est diluée avec elle dans le Parti révolutionnaire cubain (authentique) de Ramón Grau San Martín et, plus tard, a milité dans le Parti du peuple cubain (orthodoxe) d’Eduardo Chibás. Ces deux derniers partis étaient des partis nationalistes et populistes bourgeois de masse.

Une autre partie des trotskystes a évolué par d’autres voies, toujours nationalistes, passant après la deuxième guerre mondiale par des « groupes d’action révolutionnaire » comme l’Union insurrectionnelle révolutionnaire (UIR), le Mouvement socialiste révolutionnaire (MSR) et l’Action révolutionnaire Guiteras (ARG). Le parti trotskyste encore maintenu, lui aussi, est entré successivement au MSR et à l’ARG, tout en y restant peu de temps. Plus tard ces groupes dégénérèrent criminellement et même finirent par s’intégrer à la police. À la tête de l’UIR (où le jeune Fidel Castro ne militait pas, contrairement à une tenace légende défaite depuis longtemps par son biographe nord-américain, Lionel Martin), l’ex-trotskyste Emilio Tro est devenu gangster, directeur de l’académie de police et chef de la police de Marianao avant de tomber assassiné par des sbires du MSR dirigé, lui, par l’ancien communiste et combattant des brigades internationales en Espagne, Rolando Masferrer, devenu aussi gangster puis chef des fameux « tigres » de la dictature batistienne. À la fin des années 40 et au début des années 50, une partie de la génération militante, nationaliste et trotskyste, de la révolution de 1933 s’est décomposée politiquement, parfois passant de l’autre côté de la barricade, pour servir la bourgeoisie et l’impérialisme. Parmi les anciens trotskystes, le cas le plus notable était celui d’Eusebio Mujal, qui est devenu un bureaucrate syndical farouchement anticommuniste du Parti authentique pour terminer comme puissant patron batistien de la centrale syndicale unique.

Comme on le sait de diverses sources dispersées, et comme le confirme l’historien cubain Rafael Soler Martínez, pendant la nouvelle montée de la révolution cubaine, ceux qui « se sont maintenus fidèles aux idées révolutionnaires, anti-impérialistes et socialistes défendues par le Parti bolchevik-léniniste » [3], rejoignirent le nouvelle génération révolutionnaire s’engageant dans le Mouvement 26 Juillet (M-26-7) fondé par Fidel Castro et conçu initialement par lui comme une force spéciale — en l’occurrence l’appareil militaire — du courant « chibasiste »» du Parti orthodoxe.

Un fait est incontestable ou en tout cas devrait l’être pour les marxistes : à Cuba, une longue accumulation historique du mouvement nationaliste révolutionnaire avait abouti à l’idée et à la pratique politique de passer d’une révolution démocratique nationale, d’une façon ininterrompue (permanente), à une révolution socialiste comme condition de l’accomplissement des tâches démocratiques elles-mêmes. Cette idée n’était pas seulement présente dans l’arrière-pensée de Che Guevara et de Fidel Castro lui-même (en dépit du fait qu’au début, Guevara ne voyait en lui qu’un dirigeant de l’aile la plus démocratique de la bourgeoisie). Dans les secteurs les plus révolutionnaires de ce mouvement, l’idée de la révolution socialiste s’affirmait progressivement depuis longtemps. Un seul exemple : en 1957, Luis Saíz Montes de Oca, l’un des combattants et idéologues du M-26-7, exprimait cette idée de la façon suivante : « En considérant lointains déjà les temps de ces révolutions libérales bourgeoises (Égalité, Liberté, Fraternité) pendant lesquelles toute la bourgeoisie s’est révoltée avec des visions étroites et des aspirations réduites contre les droits abusifs de la noblesse et de l’Église, et en comprenant très bien quelle est la mission historique correspondant à l’heure que nous vivons, nous n’ignorons pas le fait que la fonction de la jeunesse moderne est plus large et va beaucoup plus à la racine des choses. [Sa fonction] c’est, sans doute, [faire] une Révolution socialiste. »

D’une façon très caractéristique, Saíz affirmait que la nouvelle génération révolutionnaire « luttera pour une véritable Révolution socialiste de la terre réduisant tout son contenu à un seul mot d’ordre : la terre est à celui qui la travaille, et non à celui qui la possède » [4]. Mais ce n’est pas ce mot d’ordre typique d’une révolution nationale démocratique et d’un nationalisme petit-bourgeois radical qui pouvait être le levier de la révolution socialiste. Il va de soi que, dans un mouvement politique d’origine petite-bourgeoise, extérieur au mouvement ouvrier, l’idée de la révolution socialiste était plus ou moins vague, n’avait pas une base de classe et ne se traduisait pas en programme marxiste. Mais dans la mesure où l’Armée rebelle et l’aile gauche du M-26-7 rompaient leurs alliances avec l’opposition bourgeoise, trouvaient leurs assises dans les masses pauvres et prolétariennes et les mobilisaient, détruisaient et démantelaient l’État bourgeois, prenaient le pouvoir, armaient les masses et expropriaient l’ensemble des capitaux impérialistes et de la bourgeoisie cubaine, cette idée se matérialisait en frayant le passage au cours permanent de la révolution cubaine.

Plus tard, faisant un bilan de la transcroissance socialiste de la révolution, Guevara expliquera qu’au cours de la guerre révolutionnaire dans la Sierra Maestra, l’Armée rebelle était devenue « idéologiquement prolétarienne », agissant « en fonction [des intérêts] de la classe dépossédée » [5]. Ce n’est vrai qu’en partie : tout en s’identifiant avec les intérêts de cette « classe dépossédée » dans les campagnes, elle n’identifiait pas encore sa nature de classe réelle : elle voyait en elle le secteur le plus « précaire » et le plus exploité des « colons », lui attribuant un caractère paysan tout court. Elle la percevait sous un angle nationaliste petit-bourgeois. Selon la tradition nationaliste, les « colons », grands, moyens et petits, constituaient une prétendue « classe la plus cubaine », nationaliste par excellence, censée assurer qu’au moins la base agricole de l’industrie sucrière, contrôlée par les capitaux nord-américains, reste entre les mains cubaines. Elle ne se rendait pas compte du fait que la grande majorité de la paysannerie cubaine — au moins 500 000 sur le total de 700 000 paysans — était constituée par la « paysannerie prolétaire » ou par le « prolétariat paysan ».

Les intérêts de cette masse de travailleurs saisonniers ne trouvaient pas leur expression dans le mot d’ordre de l’Armée rebelle, « la terre à ceux qui la travaillent !», mais dans leur propre demande distincte, celle « de la terre ou du travail !». Ils demandaient un travail stable et s’ils réclamaient aussi la terre, c’était uniquement pour avoir un travail sûr. C’est sous leur pression que le pouvoir révolutionnaire, assis sur l’Armée rebelle, a abandonné son projet initial de former pour cette masse des coopératives agricoles faisant d’elle, de celle façon, une paysannerie tout court, pour procéder aux « interventions » étatiques des nombreuses fermes et, ensuite, à une large nationalisation des moyens de production dans l’agriculture, faisant ainsi de cette masse un prolétariat tout court.

En incorporant cette grande population rurale à double nature de classe, paysanne et prolétarienne, au prolétariat, au lieu de l’incorporer, suivant la voie du nationalisme petit-bourgeois, à la paysannerie, la révolution a accompli l’une des tâches décisives pour la consolidation de sa dynamique prolétarienne et socialiste [6]. En principe, il ne s’agissait que d’une tâche nationaliste mais d’un autre type de classe, à savoir prolétarien. Son accomplissement brisait l’un des obstacles majeurs (dû au sous-développement du capitalisme cubain, périphérique et dépendant) à l’élargissement, à l’homogénéisation et à l’unité nationale de la classe ouvrière. Il rompait également l’un des liens historiques, fondamentaux de dépendance du mouvement ouvrier cubain par rapport au nationalisme petit-bourgeois : perçu toujours, même par les courants marxistes, comme une force paysanne de la révolution nationale démocratique, un allié de la classe ouvrière dans cette révolution, ce vaste « prolétariat paysan » s’est affirmé comme une composante majeure de la classe ouvrière et comme une force prolétarienne de la révolution socialiste.

En 1960 — ce fut une année décisive pendant laquelle, suite à leur expropriation sur le plan politique en 1959, la révolution cubaine expropria massivement l’impérialisme et la bourgeoisie cubaine sur le plan économique — Alberto Sendic (dit « Ortiz »), militant uruguayen du Bureau Latino-américain de la Quatrième Internationale (SI), aida à reconstruire à Cuba une petite organisation trotskyste. Le premier groupe s’est constitué à Guantánamo — où, dans le passé, le mouvement trotskyste avait été plus fort qu’ailleurs — avec la participation de quelques anciens militants et de leurs fils, jeunes militants qui avaient combattu dans les rangs de l’Armée rebelle, sur le Second Front Oriental Frank País sous le commandement de Raúl Castro. Les « vieux » vivaient durement la contradiction entre leur capacité de savoir, du point de vue théorique et programmatique, ce qu’était une révolution prolétarienne ainsi que pourquoi Cuba avait besoin d’une telle révolution, et le fait que cette révolution était faite pratiquement par un autre courant politique ne possédant pas ce savoir. Cette contradiction, témoigne Sendic, « pesait beaucoup sur les camarades qui avaient réorganisé le parti dans une situation de développement de la révolution (y compris des idées trotskystes) par d’autres voies ». « Je me souviens toujours d’une réflexion de Guarina [Ramírez Acosta] lors d’une discussion que nous avions eue chez elle et chez Idalberto [Ferrera Acosta], à Guantánamo : « Ici, dans cette maison, pendant ces années [celles de la guerre révolutionnaire], on discutait toujours de la révolution. Les rebelles combattaient dans la Sierra, et ici on discutait de savoir si les conditions objectives étaient réunies, si c’était de l’aventurisme, si la classe ouvrière intervenait ou n’intervenait pas. Les fils sont allés à la Sierra, mais les parents continuaient à discuter. » [7] Guarina Ramírez, elle, avait été incorporée à l’Armée rebelle, en tant qu’institutrice.

« Pablo Díaz me l’a dit plus clairement », témoigne toujours Sendic. Pendant les années 30 et 40, Pablo Díaz González fut militant puis l’un des dirigeants du mouvement trotskyste cubain. Tout en étant partisan d’une alliance avec le mouvement nationaliste petit-bourgeois, il avait résisté, plus longtemps que la majorité de ses camarades, à la pression du « courant liquidateur » poussant vers la dissolution du parti dans ce mouvement. Émigré aux États-Unis, il a rejoint le M-26-7 et a participé à côté de Fidel Castro à l’expédition armée à bord du yacht « Granma », en tant que membre de l’état-major. « Castriste » déclaré et inconditionnel, il se considérait toujours trotskyste. Il a dit à Sendic : « Dans les thèses de 1931 de l’opposition de gauche à Cuba, il y avait déjà l’idée de la lutte militaire, exposée dans des termes très évocateurs de ce que nous avons fait avec Fidel. Je les ai relues récemment et j’ai vu que tout était là, presque de la façon dont ça s’est passé. Bon, nous, les trotskystes, nous étions incapables de l’organiser. Nous avons fait des bonnes choses mais nous nous sommes perdus dans des discussions. Fidel a agi. » [8]

On ne sait pas très bien de quel document parlait Díaz parce qu’en tant qu’organisation, l’OCC avait été fondée en août 1932, et elle ne publia son premier document qu’en janvier 1933. Probablement il se référait au manifeste rédigé par le courant oppositionnel de gauche au sein du Parti communiste et lancé par l’Aile gauche étudiante (AIE), connu sous le titre Le camarade Mauser a la parole. Mais l’idée exprimée alors par Díaz est claire : déjà avant la révolution de 1933, le mouvement trotskyste cubain avait assimilé l’idée empruntée au mouvement nationaliste révolutionnaire, d’allumer et de mener la révolution par la voie d’une action militaire directe. Toutefois, contrairement a ce mouvement, il n’était pas capable de passer de l’idée aux actes. C’est tout a fait vrai, mais l’explication de cette incapacité donnée par Díaz est fausse : la véritable raison consistait dans la dissolution du mouvement trotskyste, en tant que parti ou courant organisé, dans le mouvement nationaliste.

Comme en témoigne Sendic, en 1960, la première tâche du petit groupe politique trotskyste, élargi de Guantánamo à La Havane et à Santiago de Cuba, c’était de « comprendre le développement des idées qui s’opérait au sein de l’immense majorité de la direction de la révolution, les tendances évoluant vers le marxisme qui se développaient en son sein, ainsi que l’élévation de l’intervention de la classe ouvrière », et de « lancer une série d’idées trotskystes dans ces milieux énormément réceptifs qu’étaient le Mouvement 26 Juillet, l’Armée rebelle, les révolutionnaires latino-américains qui affluaient à Cuba, et certains milieux syndicaux. » [9]

Les dirigeants du Parti socialiste populaire (PSP, communiste) se sont trompés en lançant, dans son journal Hoy, une agressive campagne antitrotskyste qui constituait, comme l’explique bien Sendic, « la couverture idéologique des efforts d’un appareil qui, selon notre point de vue, avait son axe dans le PSP pour contrôler ou arrêter une série des forces de la révolution qui échappaient à son contrôle, qui allaient trop loin », c’est-à-dire poussaient vers le renversement du capitalisme. « Cette campagne a cessé d’un seul coup, de la même façon qu’elle avait commencé. Nous avons pensé qu’une instance ou une autorité était intervenue. Les camarades m’on dit que c’était Raúl Castro, auquel étaient liés certains parmi les jeunes [militants trotskystes], les fils d’Idalberto. Parlant d’un cas ultérieur, Angel [Fanjul] dit que c’est un coup de téléphone de Guevara qui a arrêté d’autres attaques similaires. Nous n’avions pas les moyens de contrôler les coups de fil, et à cette étape les trotskystes n’attribuaient pas les bons coups à Guevara et les mauvais aux autres. À l’époque nous pensions que le problème était plus complexe. »

« Je pense que l’opération lancée par Hoy a réussi et qu’elle nous a isolés d’un processus où non seulement c’est la révolution qui se développait, mais aussi le courant marxiste », poursuit Sendic. « Nous n’avons gagné aucun nouveau secteur ; nous n’avons aucunement amélioré nos relations ni notre dialogue avec aucun des secteurs qui se développaient, et ce ne sont pas les deux entretiens avec Guevara ou avec [Armando] Hart qui ont pu changer cette situation. Beaucoup d’idées trotskystes circulaient et inspiraient des mesures et des évolutions de la révolution et de son équipe dirigeante, mais l’organisation trotskyste n’y était pour rien, et pas seulement à cause de la répression. » [10]

Alors, si ce n’est pas en provenance de cette organisation, trop petite et trop faible, mais avant tout reconstruite trop tard pour exercer une quelconque influence sur le cours de la révolution, d’où venaient ces « idées trotskystes qui circulaient et inspiraient des mesures et des évolutions de la révolution et de son équipe dirigeante » et qui, avec la radicalisation des masses et de la direction révolutionnaire, exprimaient et orientaient l’extraordinaire dynamique anticapitaliste et socialiste de cette révolution démocratique nationale ? En gros, nous connaissons déjà la réponse : c’est Adolfo Gilly, alors militant du même courant qu’Alberto Sendic, qui l’a donnée. Nous l’avons citée ci-dessus. Les « idées trotskystes », en premier lieu, celles de la révolution permanente, venaient du sein même du mouvement nationaliste révolutionnaire où elles avaient été implantées par des anciens militants trotskystes, à commencer par ceux qui, après la défaite de la révolution de 1933, suivant le « courant liquidateur » dans leur propre parti, l’avaient quitté pour choisir la « voie externe », celle qui passait par le mouvement nationaliste révolutionnaire.

Il est évident que, sans aboutir à la construction, impossible par cette voie, de la Quatrième Internationale à Cuba, la force militante trotskyste ayant choisi la « voie externe » contribua à la radicalisation anticapitaliste et prosocialiste du nationalisme révolutionnaire et de la révolution cubaine. Mais il est également évident que la poursuite de la « voie interne », c’est-à-dire le maintien de l’indépendance politique, combiné avec une politique de front unique anti-impérialiste par rapport au mouvement nationaliste, et d’alliance avec le nationalisme révolutionnaire lors des périodes de sa radicalisation, aurait probablement permis aux « idées trotskystes » d’exercer une influence beaucoup plus grande sur le cours de la révolution cubaine.

Dans son histoire du mouvement trotskyste cubain, Gary Tennant ignore complètement cette piste de recherche — les effets de la « voie externe » de l’activité politique des trotskystes cubains sur l’évolution du nationalisme révolutionnaire. Il ignore le fait qu’« il y avait beaucoup d’idées trotskystes », avant tout celles de la révolution permanente, « qui circulaient et inspiraient des mesures et des évolutions à l’intérieur du processus et de l’équipe dirigeante de la révolution ». Il prétend que « si [ces anciens trotskystes demeuraient socialistes, leur entrée dans le milieu du M-26-7 confirma leur acceptation explicite de la théorie de l’indépendance de la révolution démocratique anti-impérialiste », c’est-à-dire, leur renoncement à la théorie de la révolution permanente et leur adhésion à la théorie de la « révolution par étapes » [11]. Il faut se méfier de cette affirmation parce que, selon Tennant, même la diffusion par les trotskystes cubains, pendant la seconde guerre mondiale, d’un tract disant « Vive la guerre des peuples coloniaux pour leur libération nationale », « impliquait l’acceptation d’une stratégie révolutionnaire à deux étapes » [12].

Une telle approche le conduit à attribuer cette stratégie au mouvement trotskyste cubain, au long de son histoire, chaque fois que ce mouvement ne caractérisait pas la révolution cubaine par sa force dirigeante (le prolétariat), mais par ses tâches immédiates (nationales démocratiques, anti-impérialistes et agraires ou, pour le dire d’une façon plus traditionnelle, démocratiques bourgeoises), en dépit du fait qu’une telle caractérisation était tout à fait légitime et classiquement marxiste (tandis que sa propre caractérisation prétendument juste de cette révolution comme une « révolution anti-impérialiste prolétarienne » n’appartient pas à la tradition marxiste). Cette approche a affecté sérieusement les études de Tennant sur le trotskysme cubain. Les a affecté également sa perception défectueuse de la nature, de la dynamique et des potentialités du nationalisme révolutionnaire dans un pays dépendant comme Cuba, au sein d’une nationalité opprimée comme la cubaine — c’est la raison pour laquelle il ne conçoit les rapports entre le mouvement trotskyste et le nationalisme révolutionnaire que sous l’angle d’une « compétition permanente » — ainsi que sa perception de la nature du régime d’origine nationaliste révolutionnaire surgi de la révolution cubaine de 1959, auquel il attribue un caractère stalinien.

Tennant ne saisit pas l’une des questions stratégiques essentielles du processus de la révolution cubaine. Il s’agit de la question du nationalisme révolutionnaire. Les courants marxistes cubains les plus avancés accumulèrent progressivement un savoir politique original à ce propos, sur un terrain alors largement vierge de la théorie politique marxiste, terrain constitué par les questions stratégiques de la révolution prolétarienne dans les pays coloniaux et dépendants. Il ne faut pas perdre de vue — et c’est justement l’une des erreurs de Tennant — qu’un fait décisif dans le développement théorique à ce sujet, à savoir la généralisation par Trotsky de sa théorie de la révolution permanente, conçue originalement par rapport aux particularités du développement historique de la formation sociale russe, à l’ensemble des formations périphériques du système capitaliste mondial, ne s’est produite qu’à la fin des années 20.

José Martí : le nationalisme révolutionnaire et la classe ouvrière
Jorge Arche, Martí (1940)

Jorge Arche, Martí (1940)

En 1871, avec le déclenchement de la première révolution prolétarienne (la Commune de Paris), l’époque des révolutions bourgeoises dans l’histoire de l’humanité a fini. À Cuba comme en Amérique latine en général, les tâches historiques correspondant à ces révolutions n’étaient toujours pas accomplies et, à partir de ce moment, c’est à la classe ouvrière que revenait leur réalisation. Une fois le capitalisme entré dans son stade impérialiste, il devait atteler à son char les questions nationales, agraires et démocratiques qu’il avait été incapable de résoudre, en faisant d’elles des facteurs puissants de la dépendance des peuples et des pays par rapport à d’autres peuples et pays, et en étant ainsi à l’origine d’une division plus profonde que jamais du monde en peuples dominants et peuples opprimés.

« L’expérience mondiale montre que l’impérialisme ne réussit à créer des situations néocoloniales que dans les sociétés où le passé colonial n’avait pas été dépassé d’une façon révolutionnaire. C’est ainsi dans notre cas. Au XXe siècle nous sommes entrés dans une époque où nos durables réalités coloniales espagnoles s’apparentaient avec les réalités de l’impérialisme nord-américain », dit Severo Martínez Peláez dans son grand ouvrage, La Patrie du créole. « Même si l’empire espagnol et l’impérialisme nord-américain correspondent à deux étapes très différentes du développement général du capitalisme ;; même si le premier était fondamentalement tributaire et monopoliste-commercial, tandis que le deuxième était fondamentalement l’investisseur des capitaux ; et même si, à cause de ces différences, leurs modes de contrôle et de pillage des colonies diffèrent, il est évident que la persistance des éléments structurels de celui-là fonde les conditions indispensables, strictement déterminées, de la pénétration du celui-ci. » [13]

C’est José Martí qui l’a compris le premier. Ce nationaliste et démocrate était le plus éminent révolutionnaire engendré en Amérique latine, et même dans toutes les périphéries coloniales et dépendantes du système mondial, par la transition du capitalisme au stade impérialiste — rappelons que, selon Lénine, la guerre des États-Unis contre l’Espagne pour les dernières colonies de cette puissance définitivement déchue était la première guerre impérialiste dans le moderne sens marxiste du terme. Son pays se trouvait dans une situation particulière : tout en étant encore une colonie espagnole, il était tombé déjà dans une dépendance semi-coloniale par rapport aux États-Unis. Économiquement, à Cuba, dominait sans partage la fraction de la bourgeoisie espagnole et créole produisant le sucre pour l’exportation au voisin du Nord et organiquement soudée avec l’économie nord-américaine ; politiquement, elle était annexionniste. Très tôt, parce qu’en 1889-1890 déjà, à l’occasion du premier congres panaméricain à Washington, la perception des tendances d’évolution de la société cubaine comme de la société nord-américaine et des rapports internationaux a permis à Martí de se rendre compte de la naissance de l’impérialisme et du danger qu’il représentait, non seulement pour Cuba mais pour l’Amérique laitue dans son ensemble. Roberto Fernández Retamar a raison en écrivant : « Vivant depuis quinze ans aux États-Unis, Martí suivait avec un œil perçant e alarmé la transformation du capitalisme prémonopoliste en capitalisme monopoliste » et « a réussi à faire la première analyse, semble-t-il, dans le monde entier des traits de l’impérialime naissant alors, ainsi qu’à comprendre les raisons des grands combats ouvriers des années 80 aux États-Unis (sans nul doute, cette compréhension lui a facilité l’identification avec la classe ouvrière cubaine qui se formait à cette même époque) » [14].

C’est exactement en 1887 que Martí, qui un peu plus tôt avait justifié la fameuse répression des ouvriers de Chicago et exigeait du mouvement ouvrier nord-américain qu’il rompe ses liens avec le mouvement ouvrier européen, se situa de leur côté en justifiant leur rébellion et leur violence tout en se prononçant pour leur unité avec le socialisme européen. « En dépit de ses confusions idéologiques et des forces très hétérogènes luttant en son sein, le mouvement ouvrier nord-américain constituait l’un des primordiaux dans l’évolution des idées sociales et politiques de Martí » [15].

En plus, Martí fut le premier Latino-américain à travailler sur une stratégie révolutionnaire de défense de l’Amérique latine devant le danger représenté par l’impérialisme nord-américain. Il considérait que ce travail était indissociable du travail sur un projet de régime socio-économique et politique d’« une nouvelle république ». En opposition à une « république dans laquelle a survécu la colonie », c’est-à-dire à la traditionnelle république latino-américaine, la « nouvelle république » devait être une « république qui lutte en son propre sein contre la colonie », c’est-à-dire qui abolit la domination de la bourgeoisie gardienne des rapports de dépendance et évince implacablement ces rapports. Avec Porto Rico, Cuba était la dernière colonie espagnole en Amérique latine, mais elle « avait devancé les pays restants de l’Amérique latine dans ses rapports de dépendance néocoloniale avec le système productif et politique nord-américain. Martí attaquait une structure qui s’était formée dans la colonie mais qui était déjà devenue néocoloniale : une structure constituant maintenant un complément partiel et appartenant à un système entrant dans sa phase d’expansion et correspondant à une nouvelle étape dans le développement du capitalisme mondial, s’enracinant dans ce système — l’impérialisme nord-américain. Dans cette attaque, il comptait sur l’unité et l’équilibre de toutes les forces sociales que cette structure, soit n’incluait pas, soit opprimait. » [16] D’où, comme l’a très bien expliqué Ramón de Armas, « l’antagonisme irrémédiable qui existait entre la révolution dont Martí était partisan et qu’il pensait justement déclencher dans la colonie, et les intérêts essentiels de la bourgeoisie cubaine productrice pour l’exportation » [17].

Martí n’avait pas le moindre doute que seule une république serait capable d’extirper la colonie espagnole du sein de la société cubaine qui aurait été également capable de résister à l’impérialisme nord-américain. Ce n’était déjà plus le projet politique du secteur nationaliste de la bourgeoisie cubaine, qui avait perdu alors toute capacité de s’armer d’un projet révolutionnaire ; ce n’était pas encore un projet de république ouvrière parce que la classe ouvrière et le mouvement ouvrier se trouvaient dans un état embryonnaire et étaient incapables d’occuper, dans la guerre de libération nationale, la place, restée vacante, de force dirigeante de la nation. Martí cherchait à former autour de son programme, essentiellement, une alliance des secteurs nationalistes de trois classes : la petite bourgeoisie rurale et urbaine, la bourgeoisie et la classe ouvrière. C’était « la raison de la présence des anarchistes et des socialistes dans les rangs du Parti révolutionnaire cubain » qu’il avait fondé. Mais, bien sûr, il ne s’agissait que des anarchistes et des socialistes liant inséparablement le combat pour l’émancipation de la classe ouvrière à la lutte pour la libération nationale de Cuba [18].

C’est pour cette raison que le soutien prolétarien fondamental au combat indépendantiste et au Parti révolutionnaire cubain de Martí provenait des clubs politiques des ouvriers cubains émigrés à Tampa et à Cayo Hueso (Key West), en particulier ceux de l’industrie du tabac, se trouvant sous une forte influence du mouvement socialiste (et même marxiste) nord-américain. À Cuba, le mouvement ouvrier était dominé par l’anarchisme d’origine espagnole, hostile à l’engagement indépendantiste et pour cette raison durement combattu par Martí. C’est à peine au congrès ouvrier de 1892 que les militants anarchistes appuyèrent la revendication indépendantiste intégrant de cette façon le nationalisme en tant qu’une composante de la conscience de classe.

« L’une des plus importantes contributions de la classe ouvrière à notre libération nationale », lisons-nous dans un ouvrage cubain, fut « la base de masse qu’elle donna et l’empreinte idéologique qu’elle estampilla sur l’idéal indépendantiste, fait qui s’est manifesté autant dans le travail organisationnel du Parti révolutionnaire cubain et dans le contenu de son programme que dans les projections de Martí pour la république future » [19].

Ce n’est pas seulement à cause de l’intervention militaire nord-américaine mais aussi et fondamentalement à cause de l’incapacité de la bourgeoisie, vieillie prématurément, et de la classe ouvrière, trop adolescente encore, d’assumer le rôle dirigeant, que la guerre de libération ne pouvait culminer dans l’accomplissement des tâches historiques de la révolution nationale démocratique. La nationalité cubaine, formée dans une guerre d’indépendance, ne pouvait se consolider sur la base d’un capitalisme dépendant et sous-développé. Dans son étude pénétrante sur le projet politique de Martí, Ramón de Armas a caractérisé cette révolution à laquelle aspirait Martí comme une « révolution postposée », c’est-à-dire remise forcément à plus tard.

La nature sociale du nationalisme révolutionnaire construit par Martí était incontestablement petite-bourgeoise, mais aussi c’était le nationalisme petit-bourgeois le plus révolutionnaire possible dans les conditions de l’époque. Forgé par une forte liaison avec les secteurs les plus avancés du mouvement ouvrier, en dépit de sa nature, il en était inséparable et, au moins en dernière instance, dépendant. Repris par les générations révolutionnaires postérieures et, en montées périodiques très vigoureuses, il en était de plus en plus dépendant dans la mesure où ce mouvement accumulait ses forces et apparaissait sur la scène de l’Histoire. Par contre, il était de plus en plus séparable et indépendant de son deuxième allié, à savoir le nationalisme bourgeois, dans la mesure où celui-ci déclinait. Dans un pays où le secteur dominant de la bourgeoisie était intégré à l’économie nord-américaine, où l’économie subissait un véritable « assaut de l’oligarchie financière yankee » (c’était le titre d’un excellent ouvrage d’Oscar Pino-Santos), où l’État bourgeois était très fragile, sans base dans l’ensemble de la classe capitaliste, et où l’appareil d’État était périodiquement assailli par des fractions bourgeoises rivales, l’extrême faiblesse économique, politique et culturelle de la bourgeoisie dépendante cubaine retirait toute force au nationalisme bourgeois. À Cuba, il n’avait rien de comparable au nationalisme bourgeois mexicain ou chinois.

Par contre, la contradiction entre la longue, dure et victorieuse guerre populaire contre le colonialisme espagnol, pour l’indépendance et la libération nationale, et son issue : une république « médiatisée » par l’impérialisme nord-américain, une semi-colonie puis une néocolonie, devait se révéler très explosive — en ce qui concerne notamment les masses petites-bourgeoises. Elle propulsait le développement d’un nationalisme petit-bourgeois radical. Forgé dans la guerre de libération d’un peuple opprimé lors du passage du capitalisme mondial au stade impérialiste, ce nationalisme était imprégné de courants radicalement démocratiques, tournés vers les masses populaires, dont le prolétariat. Il était même ouvert à l’assimilation des idées socialistes et marxistes. Combatif, centré sur l’action directe, souvent armée, cherchant à déclencher et à exacerber les crises révolutionnaires, à allumer des guerres de guérilla et à susciter les soulèvements populaires, il possédait une forte dynamique d’affrontement avec l’appareil d’État bourgeois et une capacité à s’engager, avec les masses, voire à leur tête, dans la destruction de cet État.

Pour ces raisons, le nationalisme révolutionnaire constituait un puissant facteur de l’alliance, stratégiquement décisive pour la révolution prolétarienne, du prolétariat avec la petite bourgeoisie et une passerelle menant tendanciellement les secteurs et les courants de la petite bourgeoisie révolutionnaire vers le mouvement ouvrier et le socialisme international. Mais ce passage et son degré d’accomplissement étaient toujours fonction de la capacité de la classe ouvrière à affirmer la nature prolétarienne du nationalisme au lieu de le soumettre à celui de la petite bourgeoisie et à gagner ainsi cette dernière à la politique prolétarienne.

Ce sont les masses petites-bourgeoises, rurales — dont la paysannerie — et urbaines qui constituaient la base sociale fondamentale de la révolution nationale démocratique ; elle devait réaliser essentiellement leurs aspirations. Mais la classe ouvrière avait tout intérêt à ce que ces tâches soient accomplies pour « normaliser la base stratégique de sa lutte de classe », selon l’excellente formule de Ber Borokhov.

Le capitalisme sous-développé et profondément dépendant de l’impérialisme nord-américain, incapable de constituer une économie nationale, ne constitua pas une classe ouvrière relativement homogène à l’échelle nationale, ni délimitée par rapport aux masses petites-bourgeoises. Il complétait et exacerbait l’exploitation de classe par l’exploitation nationale. Il maintenait cette classe dans un état permanent d’hétérogénéité structurelle et d’éclatement. Il la soumettait à la combinaison d’une multiplicité de rapports d’exploitation non « spécifiquement capitalistes », périphériquement capitalistes et semi-capitalistes, avec un rapport d’exploitation « spécifiquement capitaliste ». Il empêchait la stabilisation de la condition ouvrière de très larges couches de cette classe (le caractère saisonnier du travail des masses de travailleurs dans les plantations de canne de sucre en était l’expression la plus visible) en la combinant avec une condition petite-bourgeoise. Il divisait cette classe en reproduisant en son sein, sur des marchés de travail multiples, une multiplicité de valeurs fortement différenciées de la force de travail. La valeur de la force de travail du prolétariat blanc jouissant de l’emploi dans le secteur urbain était radicalement différente de celle de la force de travail du secteur rural comme aussi du secteur urbain mais sans emploi et noir. L’un des facteurs de reproduction de cette division consistait dans la double importation d’une force de travail blanche (fondamentalement espagnole) dont la valeur était supérieure et d’une force de travail noire (haïtienne et jamaïcaine) dont la valeur était inférieure à celle des travailleurs natifs. Dans ces conditions, la conscience et les pratiques du prolétariat cubain étaient obligatoirement plus ou moins nationalistes. Mais, comme nous l’avons dit, c’est seulement le type prolétarien du nationalisme qui constituait une composante de sa conscience de classe, tandis que la pression du nationalisme petit-bourgeois voire bourgeois la diluait, la corrompait et la dénaturait.

La nationalisation — dont l’homogénéisation nationale relative de la valeur — de la force de travail constituait l’une des tâches nationalistes fondamentales du mouvement ouvrier cubain. Mais la réalisation de cette tâche pouvait être poursuivie soit d’une façon prolétarienne, assurant l’unité de la classe, soit d’une façon petite-bourgeoise, reproduisant les divisions au sein de la classe. Il est tout à fait caractéristique qu’à la fin du XIXe siècle c’est à Tampa et à Cayo Hueso, c’est-à-dire dans les deux enclaves établies sur le territoire des États-Unis par l’émigration ouvrière cubaine, que la nationalisation de la force de travail du prolétariat cubain ait avancé beaucoup plus qu’ailleurs et que ces mêmes enclaves se soient constituées en une double base stratégique du mouvement ouvrier et du mouvement de libération nationale cubains. Mais sa constitution et sa défense ne se sont pas passées au sein de la classe ouvrière elle-même : les ouvriers indépendantistes cubains s’affrontaient physiquement avec les ouvriers espagnols qui émigraient de Cuba à Tampa et à Cayo Hueso. « Selon les émigrés révolutionnaires, l’Espagne envoyait ses sujets lui servant d’espions et d’agents de division au sein du prolétariat de l’émigration, bastion principal de la révolution qui se préparait. Pour cette raison, les patriotes s’opposaient à l’entrée des ouvriers espagnols en utilisant même la violence pour les empêcher de débarquer et d’être embauchés. » [20]

Ces actions exacerbaient les dures luttes idéologiques entre le mouvement indépendantiste, avec sa composante ouvrière, et le courant anarchiste dominant dans le mouvement ouvrier cubain. Ce courant défendait l’unité des travailleurs, mais le faisait d’une façon apolitique, tournant le dos à la lutte pour la libération nationale et s’exposant facilement aux accusations du mouvement indépendantiste d’agir au profit du pouvoir colonial espagnol qui — selon Martí — « voulait susciter une révolution sociale à laquelle il ne croyait pas à la place d’une révolution politique qu’il craignait ».

Il était dans l’intérêt de classe des ouvriers cubains de se défendre contre l’extension à Tampa et à Cayo Hueso des positions privilégiées dont les ouvriers espagnols profitaient sur le marché du travail à Cuba, mais il n’était pas dans leur intérêt de classe de dresser des barrières nationalistes les excluant du marché du travail. En le faisant, les milieux ouvriers indépendantistes à Tampa et à Cayo Hueso donnaient des preuves de leur manque d’indépendance de classe et de leur dépendance politique par rapport au nationalisme petit-bourgeois. Encore pendant les premières décennies du XXe siècle, les ouvriers cubains se mettaient souvent en grèves contre le monopole des emplois mieux payés, exercés dans certaines professions par les travailleurs immigrés provenant des pays dominants, essentiellement de l’État espagnol. Ce monopole constituait un héritage — reproduit par la situation dépendante de Cuba dans le système mondial — de la domination coloniale espagnole. Commentant ces luttes, Tennant observe qu’à cette époque, « le militantisme ouvrier et les grèves étaient souvent dominés plus par la lutte contre le contrôle espagnol sur les marchés du travail que par une quelconque protestation directe contre les intérêts capitalistes », et attribue au mouvement ouvrier cubain d’alors « une particulière tonalité étroitement nationaliste » [21].

Le caractère nationaliste de ces luttes est évident, mais l’abolition des privilèges dont les travailleurs d’une nationalité dominante dans un pays ou dans le système mondial bénéficient sur le marché du travail est absolument légitime du point de vue des intérêts de classe du prolétariat, et indispensable pour la conquête par la classe ouvrière d’une nationalité opprimée ou dépendante de la base stratégique de sa lutte de classe. Ces luttes peuvent être une pratique nationaliste du type prolétarien et non nécessairement bourgeois ou petit-bourgeois. En général, les chercheurs et les penseurs marxistes ne se posent pas de telles questions parce qu’il est très rare ou même très exceptionnel qu’ils distinguent entre les types de classe différents du nationalisme des peuples opprimés, et qu’ils reconnaissent l’existence de son type prolétarien.

Dans la première moitié des années vingt, les travailleurs de l’industrie sucrière déclenchèrent de vastes mouvements de grèves dont l’une des revendications centrales était l’exigence de mettre fin à l’importation des travailleurs jamaïcains et haïtiens, encore plus surexploités qu’eux-mêmes. Ces mouvements constituèrent un événement majeur dans le développement des luttes de classe aboutissant, en 1925, à la formation de la Confédération nationale ouvrière de Cuba (CNOC). Il va de soi que cette revendication constituait une pratique nationaliste étrangère aux intérêts du prolétariat : l’effet des pressions exercées sur lui par le nationalisme bourgeois ou petit-bourgeois. Le nationalisme petit-bourgeois pesait lourdement sur la conscience ouvrière.

Quand les conditions sociales (l’appauvrissement) et politiques (la frustration des aspirations nationales et démocratiques) poussent les masses et les directions politiques petites-bourgeoises à la lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie jusqu’au point de détruire l’État bourgeois ou de participer à sa destruction, elles passent de fait, fût-ce spontanément et inconsciemment, sur les positions politiques révolutionnaires de la classe ouvrière, seule classe dont les intérêts profonds sont incompatibles avec le maintien de l’État bourgeois. Elles embrassent la cause de la révolution prolétarienne et se transforment en agents sociaux et politiques de cette révolution, même si elles l’imprègnent de leurs propres traits petits-bourgeois et lui imposent, sur des terrains divers, leurs propres limitations de classe [22]. En principe, tout marxiste devrait le savoir parfaitement parce que la première dictature du prolétariat — reconnue comme telle par Marx et Engels — ne fut pas établi par la classe ouvrière sous la direction d’un parti ouvrier révolutionnaire mais par les masses petites-bourgeoises et des directions politiques petites-bourgeoises [23] dont les éléments les plus avancés et les plus disposés — même en dépit de leur propre idéologie politique (voir à ce propos Engels) — à représenter les intérêts du prolétariat furent placés par ces masses et par ces directions aux postes de commande au sein du nouveau pouvoir révolutionnaire. Nous nous référons, bien évidemment, à la Commune de Paris.

Si c’était possible dans une situation comme celle du Paris de 1871, où toute la « classe ouvrière » se réduisait à une couche pauvre et prolétarisée de la petite bourgeoisie, il va de soi que c’était d’autant plus possible dans une situation où le développement du capitalisme avait déjà constitué une classe ouvrière tout à fait réelle. À Cuba, le mouvement ouvrier accumulait des forces, des moyens et des expériences considérables, et la classe ouvrière était de plus en plus active dans la lutte révolutionnaire, de plus en plus capable d’imprimer à cette lutte sa propre empreinte de classe. Elle était de plus en plus capable de gagner à sa cause révolutionnaire les secteurs les plus avancés des masses et des directions politiques petites-bourgeoises.

Au sein du Parti communiste cubain, fondé en 1925, un courant s’est rendu très rapidement compte du fait que le nationalisme révolutionnaire petit-bourgeois et les masses nationalistes petites-bourgeoises pouvaient se détacher du nationalisme bourgeois et être gagnés à la cause de la révolution prolétarienne. L’un des facteurs clés de cette dynamique potentielle était la forte tendance des secteurs nationalistes les plus radicaux à se lancer dans la lutte armée et, de cette façon, à s’affronter avec l’État bourgeois. Ce courant l’a compris avec ses propres moyens, plus ou moins intuitivement, procédant souvent à l’aveuglette, parce que la théorie politique marxiste, élaborée presque exclusivement par les marxistes appartenant aux nations dominantes, n’était pas capable de les armer d’une façon efficace sur ce terrain. Il était représenté par Julio Antonio Mella et, après le tournant du PCC vers la politique cominternienne dite de la « troisième période », par l’Opposition de gauche et le mouvement trotskyste.

Julio Antonio Mella : l’indépendance de classe et l’alliance avec le nationalisme révolutionnaire
Tomás Sánchez, Mella (1973)

Tomás Sánchez, Mella (1973)

Ancien dirigeant du mouvement de Réforme universitaire, admirateur de la pensée politique de Martí et, en 1925, co-fondateur du Parti communiste cubain (PCC), Mella symbolisait le passage s’opérant sous l’influence de la Révolution d’Octobre des militants et des secteurs les plus avancés du nationalisme révolutionnaire au mouvement communiste. Les historiens marxistes sont, en général, d’accord pour considérer qu’il était l’une des plus grandes figures de la génération révolutionnaire latino-américaine des années vingt. « Le jeune intellectuel cubain (1903-1929) constitue, avec José Carlos Mariátegui, Luis Emilio Recabarren, Enrique Del Valle Iberlucea et Aníbal Ponce, la brillante pléiade des premiers marxistes de l’Amérique latine. Sans éteindre l’éclat, l’originalité et la productivité de Mariàtegui ni l’érudition de Ponce, Mella était l’une des principales figures fondatrices du — toujours peu connu — marxisme latino-américain. » [23]

Il avait une pratique politique originale sur le double terrain des idées et des actes, relativement indépendante par rapport à la politique dominante dans la Comintern et dans le mouvement communiste latino-américain d’alors. Les modalités de la pensée marxiste, telles qu’elles s’implantaient dans cette région, non seulement à l’époque de la Deuxième mais même à l’époque de la Troisième Internationale, étaient fortement marquées par l’eurocentrisme et, pour cette même raison, empêchaient les partis socialistes et communistes de s’implanter dans les mouvements de masses. Or la naissance et le développement d’un « marxisme latino-américain », ou plus précisément, la refondation latino-américaine du marxisme nécessaire pour l’élaboration de la théorie de la lutte des classes dans les formations sociales latino-américaines, constituait l’une des conditions fondamentales de l’enracinement du socialisme international en Amérique latine.

« Au-delà de jeter un pont entre le communisme et la Réforme universitaire, ce qui est déjà, pour cette époque sur notre continent, une preuve suffisante d’originalité et d’envol théorique propre, Mella traçait, dans le cadre de sa pensée politique, une autre ligne qui le distinguera de tout ‘marxisme officiel’ de teinte stalinienne hégémonique dans les décennies suivantes. Mella affirmait que ‘la cause du prolétariat est la cause nationale’ et de cette façon articulait deux dimensions qui plus tard, lamentablement, marcheront séparées : la question de l’anti-impérialisme, dite aussi nationale, et la question de classe. En effet, c’était l’alternative politique devant laquelle se trouvait une grande partie de la gauche latino-américaine. Le premier choix, nous pouvons le caractériser comme étapiste. Selon cette stratégie politique, les grandes transformations latino-américaines se feraient en deux étapes : la première, de libération nationale, dite aussi démocratique-bourgeoise, et la deuxième, proprement socialiste », explique Néstor Kohan. « Comme réaction à cette vision mécaniciste des transformations sociales, une bonne partie de la gauche est tombée sur des positions cosmopolites. Sous le drapeau de l’internationalisme, elle a fini par méconnaître la spécificité propre de chaque formation sociale latino-américaine. L’originalité de Mella (et d’une grande partie du communisme latino-américain de cette époque) réside dans le fait que, tout en reconnaissant l’importance de la question nationale (contrairement au socialisme libéral qui ne posait que les contradictions de classe, en méconnaissant le phénomène de l’impérialisme), jamais il ne les détachait des tâches spécifiquement socialistes. » [24]

Mella comprenait bien les tâches nationales démocratiques de la révolution prolétarienne dans les pays coloniaux et dépendants. Il était pleinement conscient du fait que la révolution à venir à Cuba serait, par ses tâches immédiates, nationale démocratique et, par ses méthodes prédominantes et sa classe dirigeante, prolétarienne. Il excluait que la révolution accomplisse ses tâches nationales démocratiques sous la direction de la bourgeoisie. Il concevait les rapports entre les tâches nationales démocratiques et socialistes de la révolution dans des termes proches de la théorie, que Trotsky allait développer prochainement, de la révolution permanente. « Pour parler concrètement, la libération nationale absolue ne sera acquise que par le prolétariat et elle ne se fera qu’à travers une révolution ouvrière. » « La lutte définitive pour détruire l’impérialisme n’est pas seulement une lutte petite-bourgeoise nationale, mais aussi une lutte prolétarienne internationale parce que ce n’est qu’en venant à bout du capitalisme qui est à l’origine de l’impérialisme qu’il pourra y avoir des nations véritablement libres. » « [Les bourgeoisies nationales des pays dépendants] ne luttent pas contre l’impérialisme étranger pour abolir la propriété privée mais pour défendre leur propriété contre leur accaparement par les impérialistes. Dans leur lutte contre l’impérialisme (le voleur étranger), les bourgeoisies (les voleurs nationaux) s’unissent au prolétariat, bonne chair à canon. Mais elles finissent par comprendre qu’il vaut mieux s’allier à l’impérialisme, qui, au bout du compte, poursuit des intérêts similaires. De progressistes, elles deviennent réactionnaires. Les concessions qu’elles font au prolétariat pour l’avoir avec elles, elles les lui reprennent quand, dans son avancée, il devient dangereux autant pour le voleur étranger que pour le voleur national. » [25]

Mella défendait l’indépendance et l’unité du mouvement ouvrier ainsi que la politique de front unique anti-impérialiste (deux axes essentiels de ses divergences de plus en plus explosives avec les directions du mouvement communiste juste avant son assassinat). Concernant les potentialités révolutionnaires de la petite bourgeoisie dans les pays coloniaux, la pensée de Mella semblait contradictoire. D’un côté, elle suivait fondamentalement l’orientation dominante à ce propos dans la Comintern. « Il n’y a rien qui indique la nécessité d’avoir une foi aveugle dans les petites bourgeoisies du continent. Elles ne sont pas plus fidèles à la cause de l’émancipation définitive que leurs camarades de classe en Chine ou dans un autre pays colonial. Avant la bataille finale, elles abandonnent le prolétariat et passent du côté de l’impérialisme.» [26]

C’était l’une des idées centrales de son fameux ouvrage sur l’aprisme, critique implacable du nationalisme petit-bourgeois édité en 1928. L’idée selon laquelle, dans la mesure où la révolution dans un pays dépendant s’approfondit et, en particulier, dans la mesure où elle situe les intérêts du prolétariat et de la paysannerie en contradiction critique avec la domination bourgeoise, les courants initialement plus ou moins révolutionnaires de la petite bourgeoisie régressent de plus en plus vers les positions national-réformistes, coïncidait avec les thèses sur le mouvement révolutionnaire dans les pays coloniaux et semi-coloniaux adoptées la même année par le VIe congrès de la Comintern.

D’un autre côté, exactement en même temps, dans les écrits de Mella sur la prochaine révolution cubaine, dont le caractère prolétarien était pour lui évident et inévitable, l’approche des mouvements nationalistes était assez différente. « Les espoirs pour la nation ne peuvent que surgir des mouvements nationalistes et prolétariens », affirmait-il. Il avait annoncé cette approche trois ans plus tôt, tout en étant déjà un militant communiste : « Il y a le nationalisme bourgeois et le nationalisme révolutionnaire ; le premier désire une nation pour que sa caste parasitaire vive du reste de la société et des miettes du capital [anglo-]saxon ; le dernier désire une nation libre pour en finir avec les parasites intérieurs et les envahisseurs impérialistes en reconnaissant que dans une société le citoyen principal n’est que celui qui, par son travail quotidien, contribue au progrès de la nation sans exploiter ses prochains. »

En 1928, il maintenait toujours cette distinction entre le nationalisme bourgeois, ou plutôt entre le nationalisme réformiste en général, soit bourgeois, soit petit-bourgeois, et le nationalisme révolutionnaire. « La vraie division dans le mouvement nationaliste passe entre ceux qui considèrent qu’on peut venir à bout de Machado par des moyens légaux et ceux qui reconnaissent que le seul espoir c’est de répondre à la violence par la violence. » [27] Partisan d’une alliance des communistes avec ce deuxième courant du mouvement nationaliste, Mella insistait sur le maintien par les communistes de leur indépendance politique. « Sans fusionner avec le Parti [Union] nationaliste et tout en gardant l’indépendance du mouvement prolétarien, les communistes de Cuba l’appuieront dans une lutte révolutionnaire pour la véritable émancipation nationale, s’il mène une telle lutte. »

Exilé au Mexique, dans l’Association des nouveaux émigrés révolutionnaires de Cuba (ANERC), qu’il dirigeait, Mella préparait avec des nationalistes prêts à la lutte armée une expédition à Cuba, sous le mot d’ordre de « Cuba libre pour les travailleurs ! » Le cri de Cuba libre avait été celui de six générations de combattants pour la libération nationale, expliquait-il. « Mais, pour que le prochain ‘cri’ ne puisse être trahi, pour qu’il soit véritablement populaire et démocratique, nous lui avons ajouté le complément de ‘pour les travailleurs’. Cette expression sera la base de celle-là. (…) Pour les travailleurs de la campagne et des villes, pour les travailleurs manuels et intellectuels, pour tous ceux qui sont exploités. (…) C’est la seule façon d’appliquer en 1928 les principes du Parti révolutionnaire [cubain] de 1895. » « C’est seulement un grand parti qui embrasse le prolétariat urbain, rural et intellectuel qui pourra faire un Cuba libre. » [28]

Le groupe expéditionnaire armé devrait déclencher une insurrection contre la dictature du général Gerardo Machado et la domination impérialiste. Mella supposait que ce serait une insurrection nationale générale. À ses yeux, à Cuba, comme en Amérique latine toute entière, l’insurrection jouait un rôle historique particulier. « À cause du caractère des rapports sociaux et de la pénétration violente de l’impérialisme, dans nos pays plus que dans les pays d’Europe, les étapes des progrès des classes et des peuples sont déterminées par des insurrections périodiques, qui ne sont pas toujours des simples mouvements de caudillos parce qu’ils entraînent les masses. Cela exige que les prolétaires y prennent part, même s’il faut qu’ils sachent que, dans les étapes postérieures, des Moncada ou des Tchang Kaï-chek surgiront. »

Il espérait que l’insurrection des masses avec une participation active du prolétariat ouvrirait la voie vers une « révolution démocratique, libérale et nationaliste » et que la classe ouvrière assumerait la direction de cette révolution. Il expliquait que le niveau du développement du capitalisme à Cuba le permettait. « Le facteur de la lutte réside dans le développement de la production. Cuba est l’un des pays les plus industrialisés d’Amérique latine. Les ‘fossoyeurs’ de l’impérialisme existent et peuvent agir. La question clé dans cette lutte c’est l’appréciation correcte du rôle du prolétariat. La concentration prolétarienne dans les villes favorise un mouvement rapide et efficace. Les armes de l’ouvrier sont de celles qu’une armée ne peut vaincre facilement : les grèves, le boycott, les sabotages dans les champs de canne à sucre, etc. »

Il avertissait que Cuba cheminait « vers la condition d’une colonie formelle des États-Unis, vers la destruction de tous les éléments constitutifs de sa nationalité propre », et que si la révolution n’éclatait pas dans quelques années, tomberait, absolument, sous le joug de l’impérialisme jusqu’à ce que surgissent des révolutions prolétariennes sur le continent, soit dans la partie dite saxonne, soit dans celle dite latine » [29].

Le débarquement d’un groupe armé d’exilés visant à susciter immédiatement une insurrection populaire ou, au cas échéant, à initier une guerre de guérilla dans les montagnes, ne constituait pas, bien évidemment, une méthode prolétarienne mais une méthode traditionnelle, expérimentée lors de la guerre de libération contre la domination coloniale espagnole, du nationalisme radical petit-bourgeois. Mais dans un pays dont les tâches immédiates à accomplir étaient celles d’une révolution nationale démocratique dont la base sociale naturelle était la petite bourgeoisie, la lutte révolutionnaire ne pouvait pas se passer des méthodes révolutionnaires petites-bourgeoises, susceptibles de mobiliser de la façon la plus radicale possible les masses petites-bourgeoises. Ces masses se mobilisaient et luttaient avec leurs propres méthodes. Il fallait que les marxistes révolutionnaires combinent leurs méthodes avec celles propres de la classe ouvrière, au lieu de se retrancher stérilement derrière ces dernières et couper ainsi la classe ouvrière de son allié. Il fallait prendre en compte la capacité de la petite bourgeoisie à se mobiliser sur le terrain de la révolution nationale démocratique et de son explosivité. Il en était d’autant plus ainsi dans une société comme la cubaine où, à cause du sous-développement du capitalisme, la classe ouvrière ne s’était pas constituée pleinement et nationalement en tant que classe distincte mais était toujours liée de cent façons à la petite bourgeoisie et diluée en bonne partie dans les masses populaires. Il était tout à fait possible que, dans ces conditions, une insurrection de masse, déclenchée avec des méthodes petites-bourgeoises, entraîne le prolétariat, lui permettant d’entrer en action avec ses propres méthodes et d’assumer la direction de la révolution.

Vouloir mobiliser la classe ouvrière dans des formations sociales centrales avec des méthodes petites-bourgeoises comme celles appliquées par le parti communiste lors de l’« action de mars » de 1921 en Allemagne c’est s’isoler de cette classe. Par contre, si on veut mobiliser les masses dans des formations sociales périphériques en se passant des méthodes petites-bourgeoises pour ne s’en tenir qu’aux méthodes prolétariennes, on peut risquer de s’isoler des masses petites-bourgeoises et même de larges secteurs du prolétariat.

Selon Gary Tennant, bien que l’ouvrage le plus connu de Mella, à savoir sa critique de l’APRA, incarnait une stratégie de révolution permanente, son activité au sein de l’ANERC révéla à quel point il avait une conception de la lutte pour le socialisme dans les pays dépendants qui correspondait essentiellement à la « deuxième période » de la politique de la Comintern. Son attachement à la préparation par les communistes cubains d’un mouvement insurrectionnel aux côtés des militants du Parti Union nationaliste montre, aux yeux de Tennant, qu’il subordonnait l’indépendance politique de la classe ouvrière et du parti communiste à un bloc démocratique multiclassiste et qu’il ne défendait pas l’idée selon laquelle seule une révolution prolétarienne pouvait assurer une véritable libération nationale. « Au lieu de cela il insistait sur la nécessité de l’insurrection armée, de l’unité avec le mouvement nationaliste révolutionnaire, le programme démocratique de l’ANERC et les étapes de la révolution. » [30]

Même le vigoureux combat de Mella pour l’indépendance du mouvement ouvrier mexicain (dont le Parti communiste lui-même) à l’égard des caudillos nationalistes petits-bourgeois, comme le général Alvaro Obregón et les gouverneurs de plusieurs états du Mexique, n’est pour Tennant qu’une preuve du fait qu’il restait attaché aux traditions syndicalistes révolutionnaires du mouvement ouvrier cubain, comme il était également attaché aux traditions du nationalisme révolutionnaire cubain. « Tandis que Mella appuyait une organisation indépendante de la classe ouvrière dans les syndicats, ce qui était évident dans sa contribution à la question syndicale ayant alors resurgi à la surface, il promouvait aussi un front multiclassiste dans le milieu de l’exil révolutionnaire cubain au Mexique en 1928, sans appeler à l’indépendance politique de la fraction communiste. » [31]

Pour cette raison, jugeant la nature politique des ruptures de Mella avec la politique de la Comintern, Tennant énonce qu’en dépit du fait que Mella fut le premier Cubain à prendre contact avec les idées de Trotsky et à être accusé au sein de la Comintern de trotskysme, « c’était. une accusation fausse qui a obscurci son insistance unilatérale sur la lutte pour la libération nationale » et son engagement dans la construction d’une « alliance acritique » avec les nationalistes. Pour cette raison, « en aucun cas sa dissidence ne peut être considérée comme la première manifestation du trotskysme dans le milieu communiste cubain » [32]. De cette façon, la lutte de Mella en défense du marxisme révolutionnaire et l’originalité de ses idées sur les particularités de la révolution prolétarienne dans les pays dépendants, l’une et l’autre constituant une importante contribution aux acquis théoriques et politiques du naissant marxisme latino-américain, deviennent les expressions des influences idéologiques extra-marxistes et hostiles au marxisme sur la pensée politique de Mella. Par ailleurs, la critique de Mella par Tennant pour ne pas avoir suivi la théorie de la révolution permanente de Trotsky est largement absurde : l’ouvrage fondamental de Trotsky généralisant cette théorie, initialement limitée à la Russie, à l’ensemble des formations sociales périphériques, coloniales ou dépendantes et sous-développées du système capitaliste mondial, et faisant d’elle le noyau central du programme marxiste révolutionnaire, est paru après la mort de Mella.

Bien sûr, la rupture par Mella des carcans imposés par la Comintern n’était que très incomplète, comme en témoigne le fait qu’en devenant communiste il a mis en sourdine la revendication de l’« union des peuples d’Amérique latine » dont il était un défenseur acharné, en tant que nationaliste révolutionnaire martiano, dans le mouvement de Réforme universitaire. Concevant la révolution en Amérique du Nord et en Amérique latine, c’est-à-dire dans le pays impérialiste et dans les pays dépendants de l’hémisphère occidental, d’une façon mécanique voire eurocentriste, en tant que processus unique, le mouvement communiste n’a pas mis en avant le mot d’ordre des États-Unis Socialistes d’Amérique latine. Lors du VIe Congrès mondial de la Comintern, en 1928, le principal responsable cominternien des affaires latino-américaines, Jules Humbert-Droz, a proposé que le mouvement communiste reconnaisse comme une de ses tâches la formation de l’Union des Républiques Fédératives Ouvrières et Paysannes d’Amérique latine, provoquant une réaction hostile et s’exposant aux accusations de suivre un « latino-américanisme » nationaliste petit-bourgeois. C’est au même congrès que la Comintern a éliminé de son programme le mot d’ordre des États-Unis soviétiques d’Europe. Par ailleurs, ce n’est qu’en 1934 que le mouvement trotskyste lui-même, sous la plume de Trotsky, formula celui des États-Unis socialistes (plus précisément, soviétiques) d’Amérique latine. Tout en faisant à la Comintern des concessions de forme sur ce terrain, Mella était très attaché à la lutte pour l’unité latino-américaine sous le pouvoir de la classe ouvrière.

Mella planta les jalons d’une stratégie politique de la révolution cubaine combinant l’indépendance de la classe ouvrière et son rôle dirigeant dans la révolution nationale démocratique avec le potentiel révolutionnaire des masses petites-bourgeoises et de leur nationalisme. Lui-même ancien nationaliste révolutionnaire petit-bourgeois devenu militant communiste prolétarien, il avait au moins l’intuition que, sur la base de leurs revendications nationales démocratiques, les secteurs les plus radicaux de la petite bourgeoisie et du nationalisme petit-bourgeois pouvaient affronter les armes à la main l’État bourgeois dépendant de l’impérialisme et, dans le cours d’un tel affrontement, conjointement avec la classe ouvrière, détruire cet État, à commencer par sa machine militaire et policière, passant ainsi sur les positions politiques du prolétariat, du côté de la révolution prolétarienne. Tout en devenant un militant communiste prolétarien, il n’a pas renoncé aux aspects importants de son nationalisme révolutionnaire originel mais il a fait un effort remarquable et assez réussi pour rompre avec le nationalisme petit-bourgeois et constituer à sa place, en tant que composante de la conscience révolutionnaire prolétarienne et socialiste internationale dans les pays dépendants, le type prolétarien du nationalisme. Mais en dépit de son insistance, clairement présente dans ses écrits, sur la nécessité de préserver l’indépendance politique par rapport au nationalisme petit-bourgeois, c’est justement cette question qui devait constituer le talon d’Achille de ses héritiers politiques les plus directs, à savoir l’opposition communiste de gauche puis le parti trotskyste. Au lieu de suivre cette ligne de la pratique politique de Mella, de l’affirmer, de la consolider et de la développer, le mouvement trotskyste cubain a reculé par rapport à elle. L’un des défauts de l’approche de Tennant réside justement dans le silence sur la régression des trotskystes cubains à ce sujet par rapport à la pensée de Mella.

Le mouvement trotskyste face au mouvement nationaliste
Marcelo Pogolotti, Paysage cubain (1933)

Marcelo Pogolotti, Paysage cubain (1933)

À la fin de la très courte vie de Mella, dans l’histoire de la Comintern commençait la « troisième période ». Après l’aboutissement désastreux de la politique de la bureaucratie soviétique en Chine, Staline non seulement ordonna aux partis communistes des pays coloniaux et dépendants de rompre les alliances stratégiques avec la bourgeoisie nationale mais également de renoncer à la politique de front unique anti-impérialiste avec les mouvements nationalistes — comme en Europe, où la Comintern renonçait à la politique de front unique prolétarien par rapport à la social-démocratie.

La crise dans les rapports de Mella avec les dirigeants du mouvement communiste mexicain, cubain et latino-américain dont le développement fut interrompu par l’assassinat du révolutionnaire cubain au Mexique par des agents de la dictature de Machado en 1929, n’était qu’annonciatrice d’une crise politique très sérieuse dans les sections de la Comintern en Amérique latine. Comme partout dans le monde, la stalinisation intensive de la Comintern consistait ici, pendant la « troisième période », en une politique ultragauchiste, extrêmement sectaire et aventuriste mais épineusement entrelacée avec le réformisme. Les partis communistes latino-américains abandonnèrent leurs activités dans les organisations syndicales de masse ou en tout cas majoritaires, légales et même illégales mais ne se trouvant pas sous leur contrôle, et créèrent leurs propres syndicats dits « rouges ». Ils dénoncèrent comme « sociaux-fascistes » tous les courants du mouvement ouvrier ou paysan qui rivalisaient avec eux ou agissaient en dehors de leur encadrement et refusaient de s’y soumettre — c’est-à-dire, adoptèrent devant eux la même attitude que devant la social-démocratie en Europe. Ils dénoncèrent également comme fascistes les mouvements nationalistes tout en les combattant avec d’autant plus d’acharnement qu’ils étaient plus radicaux ou révolutionnaires, comme également tous les régimes timidement nationalistes, populistes ou réformistes.

Ces deux derniers aspects de la politique de « troisième période » eurent à long terme, dans la plupart des pays d’Amérique latine, des effets particulièrement catastrophiques, parce que c’est justement pendant la « troisième période » que dans cette région s’expandirent les mouvements nationalistes bourgeois ou petit-bourgeois de masse, arrivant même parfois au pouvoir étatique et trouvant appui dans le mouvement ouvrier qu’ils tentaient, quelquefois avec succès, de retenir dans des organisations syndicales contrôlées pas l’État. La lutte contre ces régimes se légitimant avec le soutien des masses ouvrières et populaires augmentait dramatiquement l’isolement des partis communistes occasionné par leur politique sectaire vis-à-vis du mouvement syndical. Sur ce terrain, un changement important s’était opéré. Jusqu’alors, la Révolution d’Octobre jouissait d’un énorme prestige dans les mouvements nationalistes démocratiques et influençait leur radicalisation. Pour cette raison, ils tendaient vers des alliances avec le mouvement communiste, constituaient une source importante de recrutement de ses militants, et même passaient collectivement sur les positions du socialisme international et du marxisme et s’incorporaient aux partis communistes ou participaient à leur fondation. La politique de la « troisième période » creusait un abîme entre le mouvement communiste et les mouvements nationalistes radicaux, stimulant leur éloignement du socialisme, et discréditait à leurs yeux le marxisme. Les dommages faits à la cause de la lutte révolutionnaire étaient énormes et très difficiles à réparer.

La crise du mouvement communiste latino-américain a conduit à l’épanouissement des diverses oppositions internes au cours nouveau de la Comintern, prenant parfois la forme de fractions publiques et se traduisant même par des scissions ouvertes. Cette crise avait deux particularités latino-américaines. Premièrement, même si, en général, les courants oppositionnels dans les partis communistes avaient surgi dans cette région indépendamment de l’Opposition internationale de gauche dirigée par Trotsky, pour presque tous ces courants, cette organisation, et plus tard (à partir de 1934) le mouvement pour la Quatrième Internationale, était devenue la référence fondamentale, certains la rejoignant tandis que d’autres s’en approchaient. C’était, entre autres, l’effet des influences idéologiques exercées sur eux par l’Opposition communiste espagnole dirigée par Andreu Nin — alors la plus importante section nationale de l’Opposition de gauche — par le biais de sa revue Comunismo diffusée en Amérique latine. La deuxième particularité consistait dans le rapport de forces entre ces organisations et les partis communistes. Par le nombre de leurs militants et par leur influence, certaines d’entre elles pouvaient rivaliser réellement avec eux.

Avec la première particularité était liée une grande hétérogénéité politique de ces organisations. Dans la mesure où elles se sont formées sur la vague des réactions dans les partis communistes à la politique de la « troisième période », elles défendaient des positions politiques qui constituaient souvent un mélange incohérent de la politique poursuivie par la Comintern pendant la période antérieure et des aspects du programme et de la stratégie correspondant à la période des quatre premiers congrès de l’Internationale. Devant les mouvements nationalistes, elles menaient une politique oscillant, en général (mais pas toujours) entre la tendance à participer aux blocs multiclassistes du type favorisé par la Comintern pendant la période précédente, courant le risque de suivre leurs directions bourgeoises ou petites-bourgeoises et de perdre leur indépendance politique, et la tendance à lutter pour le front unique anti-impérialiste, tel qu’il avait été conçu par le IVe Congrès de la Comintern. Aux nouvelles organisations ont adhéré de nombreux militants provenant des milieux nationalistes radicaux et étant toujours nationalistes révolutionnaires ou aspirant aux alliances et accords avec ces milieux. Le cours de la « troisième période » l’excluait, même s’il y avait des exceptions importantes — l’hostilité de la Comintern à l’égard des courants nationalistes n’a pas empêché au Brésil d’attirer vers le mouvement communiste l’ancien dirigeant des officiers nationalistes révolutionnaires, Luis Carlos Prestes, quand il s’avéra qu’il préparait une insurrection armée et s’entendait avec des partisans de Trotsky. Le problème était d’autant plus sérieux que, dans plusieurs pays, suite aux coups d’État et aux révolutions, les mouvements nationalistes prirent le pouvoir. Les coups d’État faits par des courants nationalistes dans les forces années débouchèrent à partir de 1930 sur un long régime de ce type au Brésil, en 1932 sur une « république socialiste » de douze jours au Chili et en 1936-1939 sur le soi-disant « socialisme militaire » en Bolivie, tandis qu’à Cuba, en 1933, une révolution a porté au pouvoir une alliance des nationalistes modérés et radicaux, et au Mexique, suite à une victoire électorale, a surgi un régime qui a réactivé le cours nationaliste radical de la révolution. Pour les nouvelles organisations marxistes issues de la crise du mouvement communiste latino-américain cette grande montée du nationalisme bourgeois et petit-bourgeois constituait un grand défi politique.

C’était le cas de l’OCC puis du PBL à Cuba. Suivant le cours sectaire et ultragauche de la « troisième période » dans la politique de la Comintern, la direction du PCC refusait d’intervenir dans une insurrection déclenchée par un mouvement nationaliste, en niant toute différence entre la dictature et l’opposition nationaliste ainsi qu’entre le nationalisme bourgeois cherchant l’accomodation avec l’impérialisme, voire son soutien, et le nationalisme révolutionnaire petit-bourgeois recourant à l’action directe indépendante et s’appuyant sur les masses. Encore avant sa constitution en fraction publique, l’opposition communiste — contrairement à la direction du parti — persévérait dans l’héritage politique de Mella : dans la distinction entre la dictature pro-impérialiste de Machado et l’opposition nationaliste ainsi que, en son sein, entre le nationalisme modéré bourgeois et le nationalisme radical petit-bourgeois. Elle s’en tenait également à l’idée de Mella qu’il fallait prendre partie dans toute insurrection armée déclenchée par les nationalistes.

La position des milieux oppositionnels de gauche au sein du PCC était clairement exposée, encore avant la constitution formelle de l’OCC, dans le manifeste Le camarade Mauser a la parole, écrit par Raúl Roa (plus tard ministre des relations étrangères du gouvernement de Fidel Castro) et paru dans l’organe de l’Aile gauche étudiante (AIE), en juillet 1931. L’AIE était dirigée par le Parti communiste mais en fait elle était dominée alors par l’opposition de gauche. En attendant le prochain déclenchement par les milieux nationalistes d’une insurrection, sous la direction de vieux politiciens, l’ex-président Mario García Menocal et le colonel Carlos Mendieta, contre la dictature oligarchique et pro-impérialiste de Gerardo Machado, le manifeste exhortait les masses à se soulever et à prendre les armes, et les organisations révolutionnaires à transformer un tel soulèvement en une révolution. « L’élargir, le doter d’un contenu agraire et anti-impérialiste, le transformer en une révolution démocratique sous la direction du prolétariat en alliance avec les paysans et la petite bourgeoisie radicale, est une obligation préliminaire et inéluctable des organisations qui luttent vraiment pour la libération nationale et sociale de Cuba. Pour cette raison, la parole et la plume ça suffit ! La conscience populaire est mûre pour un tournant rédempteur. Maintenant, il est urgent de faire la prédication à balles. Le mot d’ordre est unique et définitif : le camarade Mauser a la parole ! Cette révolution n’a rien à voir avec celle proclamée à chaque coin de rue et dans tous les cafés, comme une panacée aux misères et aux souffrances du peuple cubain, par l’opposition ‘nationaliste’, Mario García Menocal, Miguel Mariano Gómez et le Directoire étudiant universitaire, liés théoriquement et pratiquement aux forces de la bourgeoisie et des propriétaires terriens mal disposés envers Machado, dont elle constitue la brigade de choc. En dépit de son épaisse démagogie usée, à cause de sa nature et de sa portée, le mouvement contrôlé par ces forces n’aspire qu’à un simple changement des postes de gouvernement et, peut-être, à des réformes purement cosmétiques tout en laissant, en conséquence, intacte la structure économique coloniale du pays, source de servitude, arriération, ignorance et misère. Rien de plus distant, par son caractère et par ses objectifs, d’une révolution dans le vrai sens du mot. Même si elle s’exprime dans des termes politiques, les entrailles de la révolution sont toujours économiques. La révolution est la violence organisée des masses opprimées pour changer radicalement le régime des rapports sociaux de production auxquels correspondent des formes idéologiques, juridiques, politiques et de conscience particulières. (…) Tandis que les ‘nationalistes’ et les étudiants dupés par le Directoire centrent toute leur aspiration et leur activité sur la simple substitution de Machado, l’Aile gauche étudiante mobilise et oriente ses forces dans un sens véritablement révolutionnaire, dirigeant son attaque contre Machado, les classes sociales et les intérêts étrangers qui le maintiennent et tirent de lui leurs profits. » [33]

Chose incroyable mais tout à fait révélatrice : selon Gary Tennant, dans ce manifeste, « les oppositionnels opposaient ainsi à l’attitude ultragauchiste du PCC à l’égard du nationalisme petit-bourgeois une attitude non critique et opportuniste, similaire à celle que Trotsky avait critiquée pendant la révolution chinoise au milieu des années vingt » [34]. Toujours selon Tennant, l’opposition ne prenait pas en compte l’affirmation obstinée de Trotsky que, dans toute activité dans le cadre du front unique anti-impérialiste, on peut et doit préserver l’indépendance de la classe ouvrière. Toujours selon Tennant, elle inclinait à mener à l’égard du mouvement nationaliste, ou plus exactement de son aile la plus radicale, dirigée par Antonio Guiteras, une politique correspondant à la modalité de gauche du cours de la « deuxième période », et à suivre une stratégie de la révolution par étapes, compromettant de cette façon son indépendance politique. Mais il faut se méfier de ces affirmations de Tennant : il n’en apporte de preuves ou fait souvent avec les documents ce qu’il a fait avec le manifeste cité de l’AIE. Selon la théorie de la révolution permanente, c’est justement sur la base d’une révolution nationale démocratique, en prenant sa direction et en s’appuyant sur les masses opprimées que la classe ouvrière peut a prendre le pouvoir dans un pays dépendant et, en exerçant ce pouvoir, renverser le capitalisme ! Le manifeste de l’AIE posait la question d’une façon correspondant à cette théorie. Tennat affirme que « bien que cette marque de naissance, reposant sur la tendance à se compromettre avec le nationalisme petit-bourgeois, arriva à façonner le développement du trotskysme à Cuba dans les années 30 et 40, à la mi-1933 sous l’influence d’un certain nombre de dirigeants au cœur de l’Opposition qui étaient décidés à établir des liens avec l’Opposition de gauche internationale, le comité central de l’OCC adopta une stratégie qui coïncidait largement avec les thèses de Trotsky sur la révolution permanente » [35].

La direction de l’OCC révisa également son orientation en faveur de la tactique du front unique anti-impéraliste. Mais dans la province d’Oriente, en particulier, à Guantánamo et les alentours, où se situait la base navale nord-américaine et où l’OCC puis le PBL étaient plus influents qu’ailleurs, elle suivit une orientation plus « traditionnelle ». Il s’agissait d’une zone combinant quatre facteurs : un capitalisme relativement développé, y compris sur le terrain industriel (l’industrie du sucre et les chemins de fer), une formidable tradition révolutionnaire des guerres pour l’indépendance, une puissante présence de l’impérialisme symbolisée par la base navale nord-américaine de Guantánamo, et une forte conscience nationaliste du prolétariat et des masses en général. Bien ancrés dans le mouvement syndical, l’OCC puis le PBL gagnaient dans cette région du terrain politique à cause d’une contradiction, qui y était particulièrement flagrante, entre la force du nationalisme de masse lié a la tendance impétueuse à la formation du front unique anti-impérialiste, et la politique du PCC de la période, hostile à une telle tactique et au nationalisme révolutionnaire. Assez indépendant de la direction de l’OCC-PBL, la section de Guantánamo était critiquée par celle-ci pour poursuivre la formation « d’un bloc anti-impérialiste lâche d’ouvriers, d’étudiants et de paysans, plus proche de la conception du front unique correspondant à la ‘deuxième période’ de la Comintern que d’un quelconque parti d’avant-garde dans un moule trotskyste » [36], selon ce que rapporte Tennant. Apparemment, même le recrutement à l’opposition puis au parti se faisait à Guantánamo sur la même base qu’à tout parti bourgeois, sans discipline et sans aucune structure cellulaire. Bref, tandis qu’à Guantánamo et, plus généralement, en Oriente le mouvement trotskyste « a déployé une tendance à poursuivre une politique de formation de larges blocs démocratiques anti-impérialistes avec les forces du nationalisme révolutionnaire afin de mener une révolution démocratique anti-impérialiste, le Comité central installé à La Havane démontra plus tard qu’au moins en théorie, [ce mouvement] partageait l’insistance de Trotsky sur le caractère prolétarien de la révolution anti-impérialiste » [37]. Le résultat fut qu’il adopta un programme visant à le mettre, en tant qu’avant-garde prolétarienne, en « compétition permanente » avec le nationalisme bourgeois et petit-bourgeois pour la direction politique des masses, y compris petites-bourgeoises, dans les villes et dans les campagnes.

Cette orientation, suivant fondamentalement la théorie de la révolution permanente, est confirmée par l’historien cubain Rafael Soler Martínez. « Le PBL a défini la question nationale comme l’axe de la lutte révolutionnaire et la révolution, par son caractère, comme prolétarienne, il a identifié comme ennemis de la révolution la bourgeoisie et les grands propriétaires terriens liés à l’impérialisme, et le prolétariat comme classe qui devait diriger la révolution. » « Dans l’élaboration de leurs conceptions stratégiques et tactiques, les trotskystes montèrent une tentative d’interprétation de la réalité cubaine à partir des positions du marxisme. » Ils arrivèrent à « identifier les causes essentielles des problèmes de Cuba dans sa condition de pays néocolonial sous la domination de l’impérialisme nord-américain ». Selon Soler Martínez, les plus importants acquis du mouvement trotskyste cubain consistaient, entre autres, à « dévoiler l’incapacité de la bourgeoisie native à diriger le projet national libérateur et anti-impérialiste », à « indiquer comme une vraie solution, une révolution profonde qui, au-delà de l’indépendance nationale, devait assurer l’émancipation sociale des classes exploitées, commencer la construction di socialisme » et « reconnaître le caractère progressiste du Gouvernement des Cent Jours et Jeune Cuba comme aile gauche révolutionnaire de la petite bourgeoisie ».

Soler Martínez confirme également le fait qu’entre la direction de l’OCC puis du PBL et les sections à Guantánamo et en Oriente il y avait des différences plus ou moins importantes dans leur façon d’approcher le nationalisme petit-bourgeois. Mais il juge les positions respectives d’une tout à fait autre que Tennant. Il affirme que la direction du mouvement trotskyste cubain fut incapable de « comprendre la nécessité d’une étape de libération nationale, anti-impérialiste, agraire et démocratique en tant que préliminaire inévitable pour la transition ininterrompue vers la révolution socialiste » (ce qui, traduit dans le langage de la théorie de la révolution permanente, voudrait dire qu’elle sous-estima les tâches de la révolution nationale démocratique), qu’elle « a nié en pratique les potentialités révolutionnaires de la petite bourgeoisie même si en paroles elle reconnaissait l’existence d’une aile révolutionnaire de celle-ci » et « a suivi une ligne ouvriériste » [39]. La direction de ce mouvement « faisait une appréciation théorique correcte des forces politiques et de classe qui agissaient sur la scène d’alors et de la tactique la plus conséquente à suivre. Néanmoins, bien qu’elle ait apparemment compris le rôle de la petite bourgeoisie dans la société néocoloniale cubaine des années 30, en réalité, il n’en fut pas ainsi. Tout en critiquant la direction du PC pour ses erreurs de sectarisme et de dogmatisme sous l’influence de la ligne ‘classe contre classe’ émanant à l’époque de l’Internationale communiste, elle-même tombait dans des erreurs similaires. (…) [Elle] n’était pas parvenue à comprendre le rôle révolutionnaire des secteurs les plus avancés de la petite bourgeoisie cubaine. » [40]

Selon Soler Martínez, à Guantánamo il en allait différemment. « Guantánamo fut la seule région du pays où, pendant les années 30, le trotskysme a obtenu une véritable insertion dans le mouvement ouvrier, révolutionnaire et populaire, ce qui se devait au fait qu’il y a suivi une politique flexible d’alliances avec d’autres forces révolutionnaires s’exprimant dans le soutien à l’aile gauche du Gouvernement des Cent Jours et dans les liens étroits avec Jeune Cuba, ainsi que dans le prestige dont ses principaux dirigeants profitaient au sein du mouvement ouvrier local. (…) [Il a] réussi à construire une base de militants ouvriers et à obtenir une certaine influence dans la classe ouvrière, fondamentalement parmi les cheminots. » [41]

Ainsi, nous sommes devant un problème : quel secteur, en réalité, était plus proche d’une compréhension et d’une application pratique correctes de la théorie de la révolution permanente comme de la politique de front unique anti-impérialiste, et en même temps, plus correcte du point de vue des tâches révolutionnaires immédiates ? La direction du mouvement trotskyste ou sa section de Guantánamo ? Pour Gary Teintant, il est évident que c’était la direction, tandis que la section de Guantánamo menait une politique opportuniste de droite, suiviste par rapport au nationalisme révolutionnaire petit-bourgeois. Par contre, aux yeux de Soler Martínez, une politique plus correcte du point de vue des tâches révolutionnaires immédiates, nationales démocratiques, était celle de la section de Guantánamo, tandis que les directions de l’OCC et du PBL menaient une politique opportuniste de gauche, sectaire par rapport au nationalisme révolutionnaire petit-bourgeois.

En tout cas, il est évident que la section de Guantánamo était beaucoup plus implantée, mais d’une façon qui n’était pas du tout « léniniste », dans le mouvement ouvrier et de masse et, en même temps, avait des tendances beaucoup plus nationalistes et poursuivait une politique beaucoup plus « ouverte » à l’égard du mouvement nationaliste révolutionnaire que toute autre section de l’OCC puis du PBL. Nous pouvons supposer qu’il y avait un lien très (ou en tout cas assez) étroit entre son implantation dans le mouvement de masse et ses tendances nationalistes, y compris son alliance avec le courant nationaliste dirigé par Antonio Guiteras. Dans cette zone, la conscience de classe des secteurs les plus avancés du mouvement ouvrier se combinait avec une forte conscience nationaliste, partagée par ce mouvement avec les masses petites-bourgeoises — d’autant plus partagée avec elles que dans les conditions sociales déterminées par le sous-développement du capitalisme, une ligne de démarcation entre la classe ouvrière et la petite bourgeoise était très loin d’être claire : par ses conditions sociales, des masses importantes se situaient à mi-chemin entre ces deux classes, constituant des « petits-bourgeois prolétaires » et des « prolétaires petits-bourgeois ».

La question est la suivante : quel type de classe, prolétarien ou petit-bourgeois, du nationalisme caractérisait non seulement la conscience des secteurs les plus avancés du mouvement ouvrier de Guantánamo mais aussi la pratique politique de l’organisation locale de l’OCC et du PBL ? Il est plausible d’avancer l’hypothèse selon laquelle, dans les deux cas, il s’agissait d’une combinaison de ces deux types de nationalisme. Mais d’une combinaison à quelle dominante ? Dans une situation où le capitalisme était sous-développé, les masses petites-bourgeoises étaient fortement présentes socialement et idéologiquement et la condition ouvrière était très largement inachevée, se confondant en partie considérable avec la condition petite-bourgeoise, c’est, sans doute, le nationalisme petit-bourgeois qui prédominait, probablement même dans les secteurs possédant une conscience de classe relativement la plus élevée.

Mais quel type de classe dominait dans la (probable) combinaison du nationalisme petit-bourgeois et du nationalisme prolétarien dans la conscience, dans le programme et dans l’ensemble des pratiques politiques de la section locale du mouvement trotskyste ? Quel type de nationalisme s’articulait dans les pratiques de ce courant avec son adhésion au socialisme international et au programme de la révolution prolétarienne ? La composante nationaliste de son programme était-elle à dominante prolétarienne ou à dominante petite-bourgeoise ? Permettait-elle de combiner les tâches nationales démocratiques immédiates de la révolution cubaine avec le rôle dirigeant de la classe ouvrière dans cette révolution ainsi qu’avec ses tâches socialistes médiates ? Ou sacrifiait-elle ce rôle et, par conséquence, la réalisation de l’ensemble de ses tâches, socialistes médiates comme nationales démocratiques immédiates, en cédant de fait la direction de la révolution à la petite bourgeoisie ? L’alliance étroite avec le nationalisme révolutionnaire petit-bourgeois visait-elle à gagner les secteurs les plus combatifs et radicaux des mouvements politiques et des masses petites-bourgeoises à la cause de la révolution prolétarienne, ou subordonnait-elle les intérêts de la classe ouvrière à ceux de la petite bourgeoisie ?

Nous tenterons de répondre à ces questions.

La nature de l’alliance des trotskystes avec les nationalistes
Servando Cabrera Moreno, Guiteras (1972)

Servando Cabrera Moreno, Guiteras (1972)

En août 1933, lors de la grève générale contre la dictature de Machado, la direction du PCC accepta l’offre désespérée du dictateur en chute libre de négocier avec lui et d’appeler à finir la grève en échange de la satisfaction des revendications économiques, de la légalisation des syndicats, de la libération des prisonniers politiques, etc. Cette attitude, critiquée même par des émissaires de la Comintern, discrédita énormément le PCC au yeux des masses. Elle ne cassa pas la grève générale ni n’empêcha la chute de Machado mais freina l’élan du soulèvement populaire et de la révolution qui commençait. Il s’agissait d’une grave erreur politique, mais ce n’était pas un acte de trahison, contrairement aux accusations virulentes lancées par les trotskystes cubains. En lançant et en maintenant ces accusations, l’OCC puis le PBL se trompèrent énormément : au lieu de voir dans le PCC stalinisé un parti centriste oscillant entre une politique révolutionnaire et une politique réformiste, ils lui attribuèrent, unilatéralement et abusivement, une nature contre-révolutionnaire. Ce n’était pas seulement une erreur d’analyse mais, comme les événements le montreront tout de suite, une erreur politique majeure.

Après la chute de Machado, pour récupérer son prestige perdu, le PCC organisa à La Havanne, à l’occasion de l’enterrement des cendres de Mella, une manifestation au style paramilitaire contre le gouvernement provisoire sous la présidence du nationaliste modéré Ramón Grau San Martín. L’aile gauche de ce gouvernement (dit des Cent Jours parce que c’est le temps qu’il a duré) était animée par Antiono Guiteras, dirigeant du courant nationaliste révolutionnaire (et plus tard fondateur de Jeune Cuba). Pour ce parti, la chute de la dictature de Machado et l’établissement du gouvernement nationaliste de Grau et de Guiteras ne signifiait qu’« un changement du collier du chien impérialiste ». En se trompant sur la nature de cette manifestation et en voyant en elle une tentative de déclencher une insurrection armée contre le gouvernement nationaliste, le PBL participa, avec les groupes syndicaux de combat sous sa direction et en alliance avec les forces nationalistes, à la répression de cette manifestation, tandis que l’armée, échappant au contrôle du gouvernement et, en particulier, de Antonio Guiteras, ministre de la Défense et de l’Intérieur, profitait de la situation pour écraser les communistes et faire un bain de sang. Le recours à la violence physique en défense d’un gouvernement petit-bourgeois contre un autre courant du mouvement ouvrier, de surcroît réprimé par l’armée de l’État bourgeois, constituait une grave faute politique.

Comme le rappelle Luis Miyares, alors militant du PBL, suite à cette répression, « les staliniens appelèrent à une grève générale contre le gouvernement révolutionnaire, principalement contre Guiteras, parce qu’ils voyaient qu’en étant dirigé par Guiteras qui, dès le début, s’était manifesté comme anti-impérialiste, le mouvement anti-impérialiste leur échappait des mains, et dans cette lutte ils croyaient qu’en renversant ce gouvernement ils tireraient des bénéfices majeurs, sans se rendre compte que sa chute serait suivie par une descente de la révolution et favoriserait l’impérialisme yankee ». [42] La grève échoua, mais les communistes déclarèrent la guerre au gouvernement nationaliste en tant que… le plus grand danger pour la révolution et l’accuseront d’avoir déchaîné la « terreur blanche ». Suivant la ligne de la « troisième période », la direction du PCC voyait un ennemi mortel dans tout courant nationaliste, y compris celui animé par Guiteras.

Comme le disait le Parti ouvrier révolutionnaire, héritier de l’OCC et du PBL, dans un bilan fait neuf ans plus tard : « Après la chute de Machado, devant la montée du mouvement ouvrier dans les centrales sucrières, déclenchée par les masses travailleuses, le gouvernement petit-bourgeois de Grau San Martín était forcé de prendre en main les centrales électriques qui, comme les centrales sucrières, appartenaient aux entreprises impérialistes, et transmettre leur mise en marche et leur administration aux syndicats ouvriers. Roosevelt commençait alors à mener une politique de ‘bon voisinage’ et ne voulant pas la compromettre aux yeux de l’Amérique latine, s’est abstenu d’écraser la révolution cubaine par le biais d’une intervention militaire — il préférait se servir d’une contre-révolution interne. Si à Cuba avait existé alors un véritable parti du prolétariat, il aurait été possible de prendre le pouvoir. » [43]

Selon James Petras, la révolution de 1933 doit être vue comme le moment dans l’histoire de Cuba « où le socialisme a cessé d’être une idée discutée dans des cercles limités pour devenir la force motrice d’un mouvement social et menacer immédiatement les rapports de production capitalistes ». « La révolution de 1933 contenait en soi le premier mouvement socialiste massif de la classe ouvrière cubaine. Sous une direction socialiste (et parfois sans direction), les secteurs majeurs de cette-là attaquèrent directement les propriétaires, prirent le contrôle sur de nombreuses unités de production dans plusieurs régions du pays et établirent leur hégémonie de classe sur d’importantes zones des régions non ouvrières du pays et sur des secteurs de l’appareil étatique (les pouvoirs municipaux, la police et l’armée). » [44].

Pour la première fois dans l’histoire de Cuba, une crise révolutionnaire était grosse d’une révolution prolétarienne. L’annonçait le fait qu’en septembre 1933, les ouvriers occupèrent 36 centrales sucrières dans lesquelles se concentrait un tiers de la production nationale du sucre.

Antonio Guiteras imposa alors à ce gouvernement une politique de résistance à l’exploitation nationale par l’impérialisme nord-américain en « intervenant » (décrétant la reprise par l’État) des entreprises impérialistes et en chargeant les syndicats de leur gestion. Guiteras considérait que « dans le cadre du régime capitaliste, aucun gouvernement n’était tellement disposé à défendre les intérêts de l’ouvrier et du paysan comme l’actuel gouvernement révolutionnaire » et promouvait un « tournant à gauche (la défense des intérêts du prolétariat qui commençait à s’observer dans la politique de ce gouvernement » [45]. Mais en même temps, comme l’explique Petras, « tout en procédant à la purge des anciens fonctionnaires bourgeois, [ce gouvernement] a maintenu l’échelon inférieur de l’État capitaliste en tant que propre gardien contre la menace sociale incarnée par le mouvement ouvrier qui ne pouvait être contenu dans le cadre du programme nationaliste bourgeois embrassé par le régime de Grau. » [46]

En rompant ce cadre mais en restant au sein du gouvernement, l’aile révolutionnaire ne pouvait que mener une politique contradictoire. La législation du travail, impulsée également par Guiteras, favorisa les secteurs les plus surexploités du prolétariat cubain, à savoir les grandes masses des ouvriers agricoles en donnant le feu vert à l’occupation des terres par les chômeurs, en décrétant la journée de huit heures, et en exigeant la paye du salaire minimum et la substitution du salaire aux pièces ou à la tâche par le salaire à la journée. Mais cette législation — le décret dit « loi de 50%» — établit aussi le principe selon lequel, dans toute entreprise, au moins 50% du personnel devait être constitué par des citoyens cubains (l’ambassadeur mexicain critiqua ce décret en disant qu’il fallait suivre l’exemple de la législation nationaliste du travail de son pays et décréter une « loi de 100% »), et toute nouvelle embauche devait être celle d’un citoyen cubain. Un autre décret de ce même gouvernement, portant sur la nationalisation du mouvement syndical, a interdit que les dirigeants syndicaux soient des étrangers.

« Plus d’un historien marxiste cubain qualifie comme ‘progressistes’ les lois de nationalisation du travail de 1933 ; Guiteras, le premier usager de l’institution véritablement progressiste de l’’intervention’, fut son coauteur. Mais notons, par exemple, le fait que le Syndicat national des Ouvriers de l’Industrie du sucre considérait que ces mesures stimulaient les ‘déportations’ [des ouvriers immigrés] et visaient à diviser la classe ouvrière ‘sur la base d’une intense campagne chauvine, patriotarde, visant à diriger la haine anti-impérialiste des masses contre les ouvriers étrangers et l’esprit combatif des chômeurs contre les ouvriers étrangers ayant emploi’. » [47] Ce jugement extrêmement sévère exprimait, dans une grande mesure, l’hostilité farouche du PCC au gouvernement nationaliste, servant à justifier le refus de mener une politique de front unique anti-impérialiste. Mais la direction de l’OCC, elle aussi, déclara que cette loi était « fasciste » et exhorta à défendre, les armes à la main, les syndicats et les travailleurs immigrés espagnols (fortement présents, en particulier, dans le syndicat des travailleurs du commerce, principale base syndicale du mouvement trotskyste) contre les tentatives du gouvernement d’imposer ces décrets. En fait, la législation du travail décrétée par le Gouvernement des Cent Jours exprimait, d’une manière concentrée, les contradictions d’un nationalisme révolutionnaire petit-bourgeois comme celui de Guiteras. D’un côté, elle nationalisait la force de travail d’une façon qui était dans l’intérêt de la classe ouvrière, de l’autre, sur certains terrains, même si elle répondait aux revendications de secteurs importants de la classe ouvrière elle-même, elle le faisait d’une façon nationaliste petite-bourgeoise. Elle divisait les travailleurs et les militants syndicaux en natifs et immigrés et frappait de cette façon non seulement ses secteurs privilégiés mais aussi ceux qui, en dépit de leur nationalité, ne bénéficiaient pas des privilèges sur le marché du travail, ainsi que les secteurs les plus exploités et opprimés, comme c’était le cas des travailleurs jamaïcains et haïtiens.

En même temps, sous le puissant effet de la situation révolutionnaire, le nationalisme de Guiteras évoluait de plus en plus vers des positions anticapitalistes et prosocialistes. Après la chute du Gouvernement des Cent Jours en janvier 1934, Guiteras déclarait qu’il fallait établir « un gouvernement dont les droits des ouvriers et des paysans seraient au-dessus des désirs du lucre des capitalistes nationaux et étrangers », et créer les conditions pour entreprendre dans un avenir non lointain l’immense tâche de la révolution sociale, qui, en dépit de toutes les difficultés, de toutes les résistances, approche en brisant toutes les barrières levées par la bourgeoisie pour empêcher son passage ». « Cette phase de notre histoire c’est la genèse de la révolution qui se prépare et ne constituera pas un mouvement politique avec plus ou moins de coups de canon mais une transformation profonde notre structure économique, politique et sociale. »

Il affirmait que « pour que la constitution organique de Cuba en nation parvienne à la stabilité, il faut que l’État cubain se structure conformément aux postulats du socialisme » [48] Il considérait qu’« il lui ne fallait que franchir un pas pour devenir un marxiste » [49]. L’un tic ses collaborateurs nationalistes révolutionnaires témoigne : « Sa pensée était influencée par la doctrine de Marx d’une façon qu’en germe il était un vrai marxiste. Il reconnaissait que pour que la lutte à Cuba soit vraiment révolutionnaire, il fallait qu’elle soit agraire et anti-impérialiste. Il était convaincu que, tôt ou tard, on arriverait à établir, à Cuba et dans le reste de l’Amérique, le socialisme. » [50]

Une politique prolétarienne révolutionnaire exigeait l’application de la tactique de front unique sur un double registre: par rapport au mouvement ouvrier, au Parti communiste et à la CNOC, centrale syndicale qu’il contrôlait, et par rapport au mouvement nationaliste de masse. Par rapport au PCC, le PBL n’appliqua pas une politique de front unique ouvrier. Pour justifier un tel agissement, le PBL n’avait d’autre solution que de persévérer dans l’attribution au PCC d’un caractère contre-révolutionnaire et étranger au mouvement ouvrier, et d’exclure une politique de front unique à son égard. Ce n’est qu’après la chute du gouvernement de Grau, pendant la contre-offensive bourgeoise et impérialiste, par le biais des syndicats sous sa direction ou influence, que le PBL anima, avec peu de succès, une politique d’« alliance ouvrière » avec le mouvement syndical contrôlé par le PCC. La politique du PBL à l’égard du PCC constituait une espèce de réplique à la politique stalinienne ultragauchiste dite « de front unique exclusivement à la base ». Une telle politique divisionniste au sein du mouvement ouvrier montre clairement que des forts courants petits-bourgeois passaient par le mouvement trotskyste cubain. La politique menée par ce mouvement par rapport au nationalisme révolutionnaire petit-bourgeois était fondamentalement différente mais elle n’était pas très claire. Selon Tennant, le cercle dirigeant du PBL était le plus attaché à la théorie de la révolution permanente de Trotsky, mais selon Soler Martínez, il apparaissait comme le plus sectaire à l’égard des courants révolutionnaires de la petite bourgeoisie. Néanmoins il est évident ce qui prédominait parmi les trotskystes cubains d’alors et qu’aux yeux de Tennant « incorporait [cette théorie] de façon lâche » : « Ils insistaient sur le fait que, dans un pays comme Cuba, le nationalisme petit-bourgeois devrait finalement se désintégrer, forçant ses partisans à s’aligner soit sur le prolétariat, soit sur la contre-révolution. Fin 1934 et début 1935, le PBL démontrait qu’il était essentiel que les trotskystes prennent les armes aux côtés de Jeune Cuba pour renforcer l’influence prolétarienne parmi les nationalistes révolutionnaires et ainsi rendre plus probable que la petite bourgeoisie tombe plus du côté de la révolution prolétarienne que de celui de la réaction pro-impérialiste. » [51]

C’était une position très lucide sur l’un des aspects les plus importants de la stratégie de la révolution dans les pays dépendants en général et à Cuba en particulier. Les trotskystes cubains étaient conscients que le sort de la révolution prolétarienne dépendait largement du passage de secteurs importants du mouvement nationaliste révolutionnaire et des masses nationalistes petites-bourgeoises du côté de cette révolution. Ils cherchaient courageusement, dans l’action, les méthodes et les tactiques susceptibles d’assurer ou de faciliter ce passage.

Devant la contre-offensive de la contre-révolution, les militants et les secteurs qui étaient les plus proches du nationalisme petit-bourgeois commencèrent à quitter le PBL en passant soit à Jeune Cuba, mouvement fondé par Guiteras, soit à la Commission ouvrière nationale du Parti révolutionnaire cubain (dit « authentique ») de Grau San Martín. Ce mouvement était animé — ou trouvait sa justification — dans une théorie particulière mettant en cause la forme parti et préconisant une « voie externe de construction de la Quatrième Internationale ». Selon cette théorie, à Cuba la section de la Quatrième Internationale ne pouvait surgir par la « voie interne », c’est-à-dire par la voie de la construction d’un parti marxiste révolutionnaire, mais par la « voie externe », c’est-à-dire par la voie de la construction d’un bloc sans parti des marxistes révolutionnaires et des nationalistes révolutionnaires.

« C’était essentiellement la perspective que la plus grande section du PBL, celle de Guantánamo, avait défendue depuis la fondation du parti en septembre 1933. À la fin de 1934 cependant, une majorité de membres du PBL à l’échelle nationale donnaient de plus en plus de vie à cette théorie après avoir perdu toute orientation stable de la part d’une direction elle-même désorientée par une période de défaites et de désertions successives. Le ‘bloc anti-impérialiste’ auquel on faisait implicitement référence, était fondamentalement celui de Jeune Cuba, et au début de 1935, la majorité des membres du PBL, soit spontanément, soit organisés sur une base locale, avaient gravité dans sa direction. Ainsi, alors que la force numérique du PBL déclinait depuis quelque temps et que son organisation centralisée démocratiquement d’une façon formelle avait subi une série de crises, avec la défaite de la grève générale de mars 1935, le PBI, se trouva en plein désarroi. » [52]

Gastôn Medina, nouveau secrétaire général du PBL, rapportait en mars 1935 au secrétariat de la Ligue communiste internationale : « Dans le domaine de l’analyse théorique, une des premières questions que nous devons traiter est la théorie de la ‘voie externe’. Cette théorie a produit sur le parti des effets désastreux, bien qu’aucun camarade ne l’ait formellement défendue jusqu’au bout. Il s’agit d’un courant larvé dont nous croyons qu’il résulte de l’incapacité de la direction et des erreurs passées, aussi bien de l’Opposition communiste que du PBL. (…) Au lieu de souligner les erreurs et l’incapacité de la direction, le parti en tant que tel et en soi est désigné comme la cause des erreurs et des échecs. D’où la proclamation d’une ‘voie externe’ hors du parti en tant que tel, et la subordination du parti à cette ‘voie externe’ comme l’unique moyen de ‘créer’ la Quatrième Internationale à Cuba. (…) En gros, on fait des références à la création d’un ‘bloc anti-impérialiste’ ou d’un ‘bloc centriste’ avec la dissolution du parti dedans, l’entrée du parti dans Jeune Cuba, etc. (… ) Nous ne répondrons pas (…) à la question de savoir si les camarades qui mettent en avant le concept de ‘voie externe’ croient que le nouveau ‘bloc’ est susceptible de gagner beaucoup des ‘centristes’ placés aujourd’hui sous les drapeaux de Jeune Cuba ou du Parti révolutionnaire cubain. Nous croyons que c’est seulement par une juste politique du parti basée sur les tâches du front unique que ces deux dernières organisations peuvent être orientées dans la bonne voie. » [53]

En fait le PBL, lui, ne se limita pas à une politique de front unique anti-impérialiste mais poursuivit une alliance de plus en plus étroite avec Guiteras et son mouvement, Jeune Cuba, qui devant les progrès de la réaction bourgeoise et pro-impérialiste tentaient de retourner le cours des événements en planifiant une insurrection année. « Ceux des secteurs ‘trotskystes’ du parti qui avaient initialement rejeté une véritable liquidation au sein des partis et des blocs nationalistes radicaux étaient, eux aussi, de plus en plus attirés par la promotion unilatérale d’un front unique avec Jeune Cuba », nous informe Tennant. « Outre le fait que l’alliance tactique qu’ils avaient conclue avec les guiteristas avait une base étroite et cherchait à exaspérer la situation révolutionnaire plutôt qu’à l’approfondir parmi les larges masses urbaines et rurales, la perspective de la formation d’un bloc large révélait aussi la tendance des trotskystes à mettre en avant l’idée selon laquelle le but immédiat était une révolution démocratique anti-impérialiste. » [54]

Par ses tâches immédiates, la révolution cubaine était justement « une révolution démocratique anti-impérialiste ouvrière et paysanne », comme la caractérisait alors le PBL, mais dans la terminologie employée par Tennant, cela voulait dire que les trotskystes cubains avaient alors, comme avant 1933, une tendance à renoncer à la théorie de la révolution permanente et à adhérer à une stratégie de la révolution par étapes admettant une étape démocratique indépendante. Encore une fois, Tennant n’en apporte pas de preuves. En général, sa critique de la politique du PBL dans cette période n’est qu’une répétition de la critique faite par la direction du Parti ouvrier des États-Unis (WPUS) dans sa lettre adressée en janvier 1935 à la direction du PBL. Or dans la mesure où les dirigeants trotskystes nord-américains n’avaient qu’une connaissance purement théorique des problèmes de la révolution dans les périphéries dépendantes du système mondial, il est souhaitable de traiter le contenu de cette lettre avec prudence. La désastreuse intervention des trotskystes nord-américains dans le débat au sein du mouvement trotskyste argentin sur la question de la libération nationale, en 1941 — une intervention qui désarma politiquement ce mouvement face au nationalisme, deux ans avant la formidable montée en Argentine d’un nationalisme bourgeois de masse — en dit long sur la compréhension de ces problèmes.

En réalité, il est difficile de savoir quelle politique a été mené par la direction du PBL dans la période précédant la grève générale de mars 1935, en particulier, jusqu’à quel point elle était concertée avec Jeune Cuba et suivait son cours insurrectionnel. Il semble qu’il s’agissait d’une collaboration plus ou moins étroite, que le PBL s’identifiait plus ou moins profondément avec les plans militaires de Jeune Cuba tout en se concentrant sur les préparatifs pour la grève générale, sur l’établissement au cours de cette grève, en commun et même, en parité avec Jeune Cuba, des conseils révolutionnaires en tant que noyaux du pouvoir révolutionnaire censés se transformer en organes de type « soviétique » et sur l’élaboration d’un programme commun de ce pouvoir. Mais nous en savons trop peu pour juger cette politique. Le rapport déjà cité de Gastón Medina apporte à ce propos un éclairage assez différent : il critiquait d’une façon extrêmement dure l’orientation politique de Jeune Cuba exprimant une position qui n’avait rien à voir avec un suivisme. En fait — et il s’agit d’un parallèle très inquiétant — les termes de cette critique étaient très proches de celle, lancée par la direction du Parti socialiste populaire (PSP, communiste) à l’égard de Fidel Castro et ses camarades après leur assaut soi-disant « putschiste » aux casernes Moncada en 1953. Medina condamnait « un aventurisme qui trouve son expression concrète dans Jeune Cuba et, de façon différente, dans le Parti révolutionnaire cubain également ». « Pour Guiteras, le chef de Jeune Cuba, le problème de base est un problème technique militaire — qui peut se régler à partir des sources de connaissance de Curcio Malaparte. Être prêts face à un tel putsch est notre tâche vitale si nous voulons éviter au prolétariat une défaite plus grave encore. » [55]

Ce qui saute aux yeux c’est l’identification par le dirigeant du PBI des problèmes militaires de la lutte révolutionnaire à un problème technique. C’était une déformation tout à fait caricaturale de la démarche de Guiteras. Il était persuadé, à juste titre, que la grève générale constituait une chance décisive de changer le cours d’événements — l’offensive de la contre-révolution — en mettant la révolution dans une position stratégique de contre-offensive, a condition de déboucher sur une insurrection armée et le renversement de la dictature de la droite pro-impérialiste. Pour cette raison, il harcelait désespérément le Comité universitaire de grève à La Havane pour qu’il retarde de deux mois le lancement de l’appel à la grève générale, le temps qu’il estimait indispensable pour monter et armer l’appareil militaire de l’insurrection. Il y a des situations dont les tâches apparemment techniques sont très politiques. Guiteras a échoué : en contradiction flagrante avec sa démarche, la Fédération ouvrière de La Havane, dirigée politiquement par le PBL, a appuyé l’appel à la grève sans se soucier de l’aspect militaire. Nous ne savons pas comment cette décision a été prise, en particulier, si elle suivait une décision politique de la direction du PBL. En tout cas, elle déclencha toute une dynamique : ayant peur de se trouver hors de la direction du mouvement de grève et de la prise de cette direction par les nationalistes et les trotskystes, la direction du Parti communiste ordonna à sa centrale syndicale, majoritaire, de se joindre à la grève générale. Devant le fait accompli du déclenchement de la grève, Guiteras décida, bon gré mal gré, de l’appuyer tout en demandant de tenir huit jours afin de donner à Jeune Cuba un temps minimum pour préparer et armer au moins quelques éléments essentiels de l’appareil militaire. La grève, mal préparée, chaotique et partielle, s’épuisa en quatre jours, ouvrant la voie à une répression sanglante et généralisée du mouvement ouvrier et populaire et à la défaite définitive de la révolution. C’est le « putschiste » Guiteras qui avait raison : il ne fallait pas appeler à la grève générale — et avant tout, il ne fallait pas que les secteurs dirigés par le PBL du mouvement syndical précipitent le déclenchement de la grève en soutenant cet appel — sans assurer les conditions « techniques » de sa transcroissance en grève insurrectionnelle.

Selon l’exposition castriste de l’histoire de la révolution des années 30, avec la mort de Guiteras dans un combat, en mai 1935, en plein déchaînement de la contre-révolution, « a disparu l’homme qui avait compris quelle était la stratégie correcte pour la prise du pouvoir et la figure publique capable d’unir dans un seul mouvement le courant révolutionnaire marxiste avec les forces révolutionnaires non marxistes » [56]. Il semble que Guiteras a été vu également de cette façon par les trotskystes qui avaient choisi la « voie externe » en entrant à Jeune Cuba, même s’ils prétendaient que cette entrée offrait au PBL une occasion de démontrer ses capacités à diriger le mouvement révolutionnaire. Les partisans de la « voie externe » misaient sur la persévérance du courant nationaliste révolutionnaire dans ses plans de déclenchement de l’insurrection armée et, en même temps, sur son évolution vers le programme socialiste. Mais ils perdaient de vue le fait que, dans une situation de montée de la contre-révolution, les tentatives insurrectionnelles ne pouvaient être liées aux mouvements de masse et prenaient un caractère putschiste désespéré, tandis que dans le courant nationaliste révolutionnaire prédominaient alors des tendances menant vers la dispersion et, avant tout, évoluant à droite et non à gauche. Après avoir concerté un pacte avec le Parti révolutionnaire cubain (authentique) visant au déclenchement d’une insurrection armée et établi en commun avec lui un « conseil révolutionnaire suprême », Jeune Cuba a disparu rapidement au sein de ce parti, plus à droite et plus modéré que l’organisation fondée par Guiteras, et — en dépit de ses ancrages importants dans le mouvement ouvrier — se situant dans le champ de la politique bourgeoise.

Conclusion : Un bilan de la « voie externe »

La conjoncture politique — la situation révolutionnaire — dans laquelle l’évolution des tendances les plus révolutionnaires du nationalisme petit-bourgeois pouvait conduire à leur passage dans le champ de la révolution prolétarienne est terminé. Si l’entrée — organisée, bien sûr — des trotskystes dans Jeune Cuba constituait une tactique appropriée, ce qui est tout à fait possible, alors il fallait y entrer pendant la situation révolutionnaire, quand le nationalisme révolutionnaire se radicalisait dans le sens anticapitaliste et prosocialiste et se liait aux luttes de la classe ouvrière et des masses. L’entrée dans une situation contre-révolutionnaire constituait une erreur politique assez élémentaire. Mais même commettant cette erreur, les trotskystes pouvaient limiter les dégâts : dans la mesure où c’est la majorité des membres du PBL qui voulait passer et est passée à Jeune Cuba, cette entrée aurait dû se faire d’une façon centralement organisée et assurant le maintien d’une tendance organisée, parce que seulement une telle entrée aurait permis de préserver les forces du parti et, après avoir expérimenté collectivement l’échec de cette tactique, de sortir d’une façon centralement organisée. La majorité des militants du PBL a choisi une entrée à Jeune Cuba en ordre dispersé, individuellement ou en groupes. contre l’avis de la direction du parti accrochée au refus de se soumettre à la volonté majoritaire qui, par ailleurs, pour des raisons restant peu claires, ne s’est pas exprimée au sein du parti d’une façon régulière. Ce courant majoritaire, préconisant une prétendue et impossible « voie externe » de construction de la Quatrième Internationale, constituait un véritable courant liquidateur.

Il est bien connu que les défaites des révolutions et les victoires des contre-révolutions sont suivies souvent par l’apparition et l’expansion plus ou moins importante de courants liquidateurs dans les partis révolutionnaires, mettant en cause — comme cela s’est passé également dans le cas du mouvement trotskyste cubain — la forme du parti. Mais les défaites des révolutions ne constituent pas la cause du développement de ces courants. Elles révèlent et rendent active et expansive une tendance à l’œuvre dans ces partis. Dans le cas du PBL, la force du courant liquidateur révèle le poids du nationalisme petit-bourgeois en son sein. Nous insistons : elle ne révèle pas le poids du nationalisme tout court mais d’un type de classe précis du nationalisme : le fait que dans la combinaison, où l’un prédomine nécessairement, du type prolétarien et du type petit-bourgeois du nationalisme, c’est celui-ci qui dominait sur celui-là. Le refus du PBL de mener une politique de front unique ouvrier avec le Parti communiste constituant un courant du mouvement ouvrier, comme la participation du PBL, en alliance avec les organisations nationalistes petites-bourgeoises, à l’attaque physique contre ce même parti lors de l’enterrement des cendres de Mella, confirment ce fait d’une façon éclatante.

Ni pendant la révolution de 1933, ni plus tard le mouvement ouvrier cubain ne s’est émancipé du nationalisme petit-bourgeois dont le modèle de domination sur ce mouvement avait été établi pendant la dernière guerre pour l’indépendance par les relations de José Martí et du Parti révolutionnaire cubain avec les travailleurs cubains de l’industrie du tabac à Tampa et à Cayo Hueso. Même un parti comme le PBL, appartenant au mouvement trotskyste international, succombait sous le poids de sa domination. Mais il faut bien préciser dans quel sens il le faisait, parce que Gary Tennant confond à ce propos trop de choses.

Premièrement, contrairement à ce qu’il affirme, il n’est pas du tout évident que, sous la pression du nationalisme révolutionnaire petit-bourgeois, le mouvement trotskyste cubain avait tendance à renoncer au rôle dirigeant de la classe ouvrière dans la révolution nationale démocratique, c’est-à-dire à la révolution prolétarienne, et à accepter une stratégie de la révolution par étapes. Il est tout à fait probable qu’une telle tentation était à l’œuvre dans ce mouvement. Mais c’est justement avec l’idée d’un passage sans étapes, ininterrompu, « permanent », de la révolution nationale démocratique à la révolution socialiste que les trotskystes, dont au moins une partie significative et idéologiquement influente des partisans de la « voie externe », a « contagionné » le mouvement nationaliste révolutionnaire. Cette « contagion » constituait le plus important et le plus durable acquis politique des trotskystes cubains.

Deuxièmement, contrairement à ce que pense Tennant, la conviction des trotskystes cubains, en particulier de ceux qui ont choisi la « voie externe », que le mouvement nationaliste révolutionnaire constituait un facteur incontournable de direction politique de la révolution, qu’il était possible qu’en s’affrontant, les armes à la main, à l’État bourgeois il rejoigne la révolution prolétarienne et qu’il fallait le gagner à la cause de cette révolution, était juste. La seule mais grande faute des trotskystes consistait dans l’incapacité d’affirmer leur indépendance politique par rapport au nationalisme révolutionnaire puis dans leur dispersion et dilution en son sein et, de cette façon, dans l’abandon de leur aspiration à participer, en tant que force politique distincte, à la direction de la révolution. Il va de soi que dans une situation favorable, en particulier, dans une situation de radicalisation du mouvement nationaliste, l’indépendance politique n’était pas incompatible avec l’entrée, en tant que tendance organisée, dans ce mouvement.

L’approche de Tennant ne rend pas compte de ces contradictions qui rongeaient et déchiraient le mouvement trotskyste cubain. « L’expérience enseigne en effet qu’il est beaucoup plus facile et fécond de remonter du nationalisme révolutionnaire au marxisme que de faire le chemin inverse », a constaté Régis Debray dans l’une de ses meilleures études sur les problèmes des mouvements révolutionnaires latino-américains. « Les nationalistes révolutionnaires qui viennent au marxisme et au socialisme prolétarien peuvent garder leur base de masse tout en gagnant une position de classe définie, une arme théorique nouvelle et une conscience internationaliste ; ils peuvent surtout gagner les masses à ce point de vue de classe, à cette idéologie scientifique, à cette solidarité internationaliste. » Par contre, ceux qui vont du marxisme et du socialisme international aux mouvements nationalistes révolutionnaires petits-bourgeois « prennent habituellement le risque de brader une théorie dans ce qu’elle a de meilleur, sans retrouver en échange les masses populaires. Ils perdent tout ce qu’ils avaient de plus précieux, sans rien gagner de ce qui leur manquait, et beaucoup troquent un dogmatisme sectaire contre un suivisme inefficace, à la remorque de directions populistes qui n’ont pas besoin d’eux. » [57]

Comme nous l’avons observé déjà, ce n’est pas la théorie révolutionnaire, en particulier, celle de la révolution permanente, que le mouvement trotskyste cubain (au moins une partie significative et idéologiquement influente de ce mouvement) a bradée en entrant dans le mouvement nationaliste. Il a bradé son parti et, avec lui, son indépendance politique. En tout cas, s’il n’a pas perdu tout ce qu’il avait de plus précieux, il a subi une perte énorme.

En 1966 Amilcar Cabral, dirigeant du mouvement de libération en Guinée « portugaise » et l’un des plus grands révolutionnaires africains, a affirmé que pour qu’au lieu de trahir, les directions nationalistes petites-bourgeoises mènent les révolutions nationales démocratiques jusqu’à la fin, c’est-à-dire jusqu’à la révolution socialiste, « la petite bourgeoisie révolutionnaire doit être capable de se suicider comme classe pour ressusciter dans la condition de travailleur révolutionnaire ». « Cette alternative — trahir la révolution ou se suicider comme classe constitue le dilemme de la petite bourgeoisie dans le cadre général de la lutte de libération nationale. » [58]

Carlos Rafael Rodríguez, ancien dirigeant du Parti socialiste populaire (communiste) devenu l’un des principaux dirigeants du régime révolutionnaire castriste, a prétendu que cette idée de Cabral reflétait d’une façon considérable l’expérience de la révolution cubaine de 1959, ce qui est tout à fait probable. Mais Cabral n’avait raison qu’en partie : lors d’une révolution nationale démocratique, le « suicide de classe » d’une direction nationaliste révolutionnaire petite-bourgeoise est possible, mais il est — pour ainsi dire — toujours « incomplet ». En passant à la révolution prolétarienne et, en ce sens, en « se suicidant comme classe », une telle direction passe à elle avec armes et bagages. Elle le fait sous bénéfice d’inventaire. Elle imprègne cette révolution des qualités dont elle a besoin : avec sa disposition à la lutte armée et à la prise d’assaut d’un nid de mitrailleuses, avec son goût pour les actes héroïques, sa capacité d’exacerber par l’action armée les crises révolutionnaires et de compléter les conditions pour la révolution (Che Guevara : « il ne faut pas toujours attendre que toutes les conditions soient réunies pour faire la révolution : le noyau insurrectionnel peut les créer »). Mais elle imprègne aussi la révolution prolétarienne avec ses propres vices de classe et lui impose ses propres limites de classe. Un courant marxiste révolutionnaire du mouvement ouvrier qui, comme l’ont fait les trotskystes cubains, renonce à son indépendance politique et, en prenant une « voie externe », se condamne à la dissolution dans le mouvement nationaliste révolutionnaire petit-bourgeois, peut contribuer à gagner ce mouvement « de l’intérieur » à la cause de la révolution prolétarienne. Mais en choisissant cette voie, il renonce à la possibilité de l’empêcher d’imposer à la révolution prolétarienne ses limites et déformations petites-bourgeoises.

Notes

[1] « Carta de Adolfo Gilly », Boletín de Formación Política (Partido Revolucionario de los Trabajadores, México), n° 5, 1981, p. 36.

[2] O. Coggiola, O trotskismo na América Latina, São Paulo, Editora Brasiliense, 1984, p. 28.

[3] R.R. Soler Martínez, El trotskismo en la revolucién del 30. Resumen de la tesis presentada en opcién al grade científico de doctor en ciencias históricas, Santiago de Cuba, Universidad de Oriente, Facultad de Ciencias Sociales y Humanísticas, Departamento de Historia, 1997, p. 24.

[4] P. Abreu, « Luis, Sergio hermanos Saíz », Bohemia, n° 9, 1969, pp. 30, 32.

[5] E. Guevara, Obras 1957-1967, vol. II, La Habana, Casa de las Américas, 1970, pp. 203, 368.

[6] Voir J. Martínez Alier, « El campesinado y la Revolución Cubana de la primavera de 1959 hasta finales de 1960 », dans Las nuevas tendencias del capitalismo monopolista y el futuro de América Latina, imprimé polycopié, Genève 1970.

[7] Ortiz [A. Sendic], Carta a Adolfo Gilly y Angel Fanjul, [Paris], 6 de marzo de 1979 (copie en possesion de l’auteur), pp. 2-3.

[8] Ibid., pp. 1-2.

[9] Ibid., pp. 2-3.

[10] Ibid., pp. 2-3.

[11] G. Tennant, « The Hidden Pearl of the Caribbean : Trotskyism in Cuba », Revolutionary History, vol. 7, n° 3, 2000, p. 160.

[12] Ibid., p. 151.

[13] S. Martínez Peláez, La patria del criollo : Ensayo de interpretación de la realidad colonial guatemalteca, San José de Costa Rica, Editorial Universitaria Centroamericana, 1985, pp. 592-593.

[14] R. Fernández Retamar, « Más de cien años de previsión: Algunas reflexiones sobre el concepto martiano de ‘Nuestra América’ », Cuadernos Americanos, vol. 4, n° 40, 1993, p. 70.

[15] J. Cantón Navarro, Algunas ideas de José Martí en relación con la clase obrera y el socialismo, La Habana, Instituto Cubano del Libro, 1970, p. 76.

[16] R. de Armas, La revolución pospuesta : Contenido y alcance de la revolución martiana par la independencia, La Habana, Editorial de Ciencias Sociales, 1975, p. 144.

[17] Ibid., p. 99.

[18] P.P. Rodríguez, « La idea de liberación nacional en José Martí », Pensamiento Crítico, n° 49-50, 1971, p. 269.

[19] J. Cantón Navarro, op. cit., p. 132.

[20] Ibid., p. 115.

[21] G. Tennant, op. cit., p. 11.

[22] Voir G. Achcar, « Révolution prolétarienne et dictature du prolétariat », Quatrième Internationale, n° 15, 1984.

[23] N. Kohan, « El marxismo en América Latina : Julio Antonio Mella », Crítica de Nuestro Tiempo, n° 9, 1994, p. 147.

[24] Ibid., pp. 152-153.

[25] J.A. Mella, Documentos y artículos, La Habana, Editorial de Ciencias Sociales, 1975, pp. 381, 403, 380.

[26] Ibid., p. 387.

[27] Ibid., pp. 407, 190, 407.

[28] Ibid., pp. 379, 415-416, 417.

[29] Ibid., pp. 408-410.

[30] G. Tennant, op. cit., p. 49.

[31] lbid., p. 48.

[32] Ibid., p. 54.

[33] R. Roa, « Tiene la palabra el camarada Mauser », Pensamiento Crítico, n° 39, 1970, p. 144.

[34] G. Tennant, op. cit., p. 68.

[35] Ibid., p. 75.

[36] Ibid., p. 82.

[37] Ibid., p. 75.

[38] R.R. Soler Martínez, op. cit., pp. 16-17, 20-21.

[39] Ibid., p. 17.

[40] R.R. Soler Martínez, « Los orígenes del trotskismo en Cuba », Temas, n° 24-25, 2001, p. 50.

[41] R.R. Soler Martínez, El trotskismo en la revolución del 30, p. 23.

[42] L’interview avec Luis Miyares, copie en possession de l’auteur, p. 6.

[43] La lettre du Parti ouvrier révolutionnaire (POR) de Cuba à la Ligue ouvrière révolutionnaire (LOR) d’Argentine, du 5 de janvier 1942, reproduite dans Quebracho (L. Justo), Estrategia revolucionaria: Lucha por la unidad y por la liberación nacional y social de la América Latina, Buenos Aires, Fragua, 1957, p. 102.

[44] J. Petras, Class, State, and Power in the Third World, Montclair – London, Allanheld, Osmun – Zed Press, 1981, pp. 193-194.

[45] O. Cabrera, Antonio Guiteras : Su pensamiento revolucionario, La Habana, Editorial de Ciencias Sociales, 1974, pp. 137, 175.

[46] J. Petras, op. cit., p.199.

[47] J. Martínez Alier, op. cit., p. 187.

[48] Ibid., pp. 176-184.

[49] M. Kuchilán, « Guiteras : acción y pasión revolucionaria », Bohemia, n° 19, 1969, p. 55.

[50] « Entrevista con Pedro Vizcaino », Pensamiento Crítico, n° 39, 1970, p. 278.

[51] G. Tennant, op. cit., p. 120.

[52] Ibid., pp. 89-90.

[53] G. Capablanca [G. Medina], « Cuba : Crise de direction et courant liquidateur 1932-1935 », Cahiers Léon Trotsky, n° 11, 1982, pp. 108-109.

[54] G. Tennant, op. cit., p. 119.

[55] G. Capablanca, op. cit., p. 109.

[56] J.A. Tabares del Real, La revolución del 30 : sus dos últimos años, La Habana, Editorial de Ciencias Sociales, 1975, p. 314.

[57] R. Debray, Les épreuves du feu : La critique des armes 2, Paris, Seuil, 1974, p. 250.

[58] A. Cabral, « Discurso en representación de las delegaciones de las colonias portuguesas en la Conferencia Tricontinental », dans Lecturas de filosofía, Universidad de La Habana, Departamento de Filosofía, 1966.

[59] C.R. Rodríguez, Cuba en el tránsito al socialismo 1959-1963, La Habana, Editora Política, 1979, p. 75.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *