L’UKRAINE : RÉVEIL D’UN PEUPLE, REPRISE D’UNE MÉMOIRE (1989)

f8Zbigniew Marcin Kowalewski

Publié par le revue Hérodote. Revue de géographie et de géopolitique, n° 54/55, de juillet-décembre 1989.

La montée des mouvements nationaux dans un nombre croissant de républiques de l’Union soviétique ne fait probablement que commencer, dans la mesure où elle se développe de manière très inégale et se caractérise par une relative lenteur en Ukraine, comparativement à la montée de mouvements similaires en Arménie et dans les pays baltes. Ce dont on ne se rend généralement pas compte, c’est que la question ukrainienne est la plus sérieuse de toutes les questions de nationalités qui se posent en Union soviétique et en Europe. Staline lui-même en prit conscience au moment de la consolidation de son pouvoir, estimant que le nationalisme ukrainien incarnait la principale menace pour son régime. Il se montrait bien décidé à prendre les mesures les plus radicales afin d’extirper ce nationalisme une fois pour toutes, mais à la longue, cela ne pouvait qu’exacerber la question ukrainienne.

Dans son fondement historique, il s’agissait avant tout d’une question paysanne. C’est sur ce terrain que le pouvoir stalinien commença par frapper. En 1932-1933, lors de la campagne de confiscation du blé aux paysans et de la collectivisation forcée de l’agriculture, la famine consciemment provoquée en Ukraine par le Kremlin se traduisit par des conséquences terribles : la mort d’environ six millions de paysans ukrainiens. Les coups portés ensuite, ce furent l’extermination physique de la majorité de l’intelligentsia créatrice de ce peuple, ainsi que la destruction systématique du parti communiste d’Ukraine et des appareils d’État de la république [1]. Certes, la politique vigoureuse d’« ukrainisation » linguistique et culturelle réalisée durant les années vingt avait « ukrainisé » le pouvoir bolchevique, lequel s’appuyait au départ sur un prolétariat industriel et sur une classe moyenne des villes pour l’essentiel russes, russifiés ou juifs. Les assises nationales de ce pouvoir ukrainien, bien que récentes, s’avérèrent suffisamment solides pour pousser Staline à y mettre fin en recourant à la terreur de masse de la police politique et en instaurant dans la république un nouveau pouvoir, russifié cette fois-ci. C’est Nikita Khrouchtchev qui fut chargé de cette entreprise de russification et de reconstruction.

La famine qui frappa la paysannerie ukrainienne est une tragédie obstinément niée jusqu’à ces derniers temps par les autorités soviétiques. Mais une revendication centrale du mouvement national ukrainien renaissant est qu’elles en reconnaissent la responsabilité, et ce débat a déjà trouvé un écho dans les médias [2]. Mais on commence tout juste à prendre conscience de l’ampleur de la terreur qui suivit. On soupçonne, à propos des gigantesques fosses découvertes à Bykovnia, près de Kiev, à la fin de 1988, que le NKVD y fusilla des centaines de milliers d’Ukrainiens vers la fin des années trente. On soupçonne aussi l’existence d’autres fosses aussi importantes en Ukraine. Léon Trotski n’écrivait-il pas en 1939 : « En Grande-Russie aussi, la bureaucratie a étranglé et pillé le peuple. Mais, en Ukraine, les choses ont été compliquées encore par le massacre des espérances nationales. Nulle part, les restrictions, les épurations, la répression et, de façon générale, toutes les formes de banditisme bureaucratique n’assumèrent un caractère de violence aussi meurtrier qu’en Ukraine, dans la lutte contre les puissantes aspirations, profondément enracinées, des masses ukrainiennes à plus de liberté et d’indépendance. » [3]

La révolution russe et la révolution ukrainienne

En général, les historiens de la révolution russe ne perçoivent l’Ukraine que comme un territoire permettant l’expansion de cette révolution, dans un mouvement allant du centre vers la périphérie de l’ancien empire. C’est ainsi que la révolution ukrainienne, imbriquée à la révolution russe tout en n’étant pas identique, disparaît purement et simplement des pages de l’histoire, quand bien même elle constituait un sujet à part entière — il s’agissait en fait de la plus puissante, de la plus massive et de la plus violente de toutes les révolutions menées par les nations opprimées de l’Empire.

A la suite de la révolution de février 1917, les paysans ukrainiens en uniforme militaire déclenchèrent un large mouvement populaire, revendiquant une réforme agraire radicale, la constitution d’un pouvoir national et l’indépendance. Le terme ukrainien était alors synonyme du mot paysan car près de 90 % de la population d’Ukraine vivait à la campagne. Parmi les 3 600 000 prolétaires (12 % de la population), 900 000 travaillaient dans l’industrie, et 1 200 000 dans l’agriculture. L’Ukraine faisait partie des régions les plus industrialisées de l’Empire et se caractérisait par une forte pénétration du capitalisme dans l’agriculture. Mais en raison du développement de type colonial, la moitié du prolétariat se trouvait concentrée dans l’enclave minière et sidérurgique du Donbass, et il n’était de nationalité ukrainienne qu’à 43 %, le reste étant russe, russifié et juif. Les Ukrainiens représentaient moins d’un tiers de la population urbaine. Avant tout paysanne, la révolution ukrainienne fut nationale et sociale à la fois. Au lendemain de la révolution d’octobre 1917, des forces sociales substantielles de cette révolution inclinaient vers la révolution russe, attirées par le programme social radical du bolchevisme. Cependant, l’attitude de ce dernier vis-à-vis de la question nationale ukrainienne repoussa ces mêmes forces vers les positions antibolcheviques de la Rada (l’Assemblée) centrale, devenue plus tard le Directoire de la République populaire ukrainienne qui s’était formée à la suite de la montée du mouvement national. Ces déplacements incessants des forces populaires sur l’échiquier politique s’opéraient dans le cadre de l’occupation du pays par l’armée allemande, après la paix de Brest-Litovsk qu’avait signée le gouvernement bolchevique, puis dans un contexte marqué par les invasions des armées blanches russes que soutenaient les puissances de l’Entente, et finalement par l’invasion de l’armée polonaise.

Au départ, les partis démocratiques ukrainiens dominant la Rada centrale s’opposaient au mot d’ordre d’indépendance. Ils ne proclamèrent la séparation qu’en réaction à la prise du pouvoir en Russie par les bolcheviques. Durant les années 1918-1920, le gouvernement et l’armée de la République populaire furent contraints à trois reprises d’abandonner Kiev face à trois invasions successives de l’Armée rouge. Les efforts de ce gouvernement pour trouver des appuis antibolcheviques du côté de l’Allemagne, en 1918, et du côté des forces d’intervention de l’Entente, en 1919, de même que l’alliance, en fin de compte, de l’ataman suprême de la République, Symon Petlioura, avec le chef de l’État polonais Jozef Pilsudski, contribuèrent pour beaucoup à l’érosion de sa base populaire. Cette base s’effrita par ailleurs à cause de l’incapacité du pouvoir national ukrainien à satisfaire les revendications des paysans et des ouvriers sur le terrain social. L’acquis le plus important du Directoire sur le plan national consistait en la réalisation de la sobornist — à savoir l’unité du pays — grâce à une fusion étatique avec la République populaire d’Ukraine occidentale. Cela ne dépassait toutefois pas le cadre d’un acte juridique car cette dernière s’était formée durant la guerre contre l’État polonais reconstitué en qui elle voyait son ennemi principal et le plus immédiat, alors que Petlioura cherchait dans ce même État un appui contre la Russie soviétique.

Outre les paysans armés organisés autour d’atamans ad hoc et repliés sur leurs villages, on relevait une prolifération de courants armés de masse, oscillant entre le « petliourisme » et le bolchevisme, qui se révoltaient contre l’un et l’autre, tel celui dirigé par Matviy Hryhoryiv. Ces courants déclaraient souvent vouloir instaurer une Ukraine soviétique indépendante, sans dictature du parti communiste.

L’un des courants en question s’était constitué sur une base idéologique tout à fait particulière — anti-autoritaire et a-nationale. Il s’agit de l’armée rebelle de Nestor Makhno, qui professait un credo anarchiste ou plutôt communiste libertaire. Des courants d’extrême gauche se dégagèrent des partis ukrainiens appuyant la Rada centrale, puis le Directoire de la République populaire — le Parti socialiste-révolutionnaire et le Parti social-démocrate — pour former chacun en leur temps un parti communiste, parallèle au parti bolchevique et aspirant à l’indépendance étatique de l’Ukraine soviétique. Le premier, dit borotbiste et provenant du populisme, exerçait une large influence parmi les couches inférieures de la paysannerie et parmi le prolétariat ukrainien des campagnes et des villes. Allié du bolchevisme, il rivalisait ouvertement avec ce dernier pour le pouvoir en Ukraine et pour être reconnu comme section ukrainienne du Komintern.

En Ukraine, le parti bolchevique s’appuyait traditionnellement sur les secteurs les plus concentrés du prolétariat industriel, lesquels — on l’a souligné — étaient russes ou russifiés et juifs (le passage au bolchevisme de la gauche du Bund, parti socialiste juif particulièrement fort dans ce pays, avait élargi la base nationale juive). Ne serait-ce que pour cette raison, le bolchevisme ne disposait que d’une influence limitée au sein du mouvement national ukrainien. Par ailleurs, la plupart de ses militants et dirigeants sur place ne voyaient en l’Ukraine que la Russie méridionale, tout comme ils considéraient la question nationale ukrainienne, le mouvement national et la poussée indépendantiste comme une pure invention de la part d’une poignée d’intellectuels petits-bourgeois cherchant à accaparer le pouvoir politique, si ce n’est comme une intrigue émanant de puissances étrangères. Le parti communiste (bolchevique) d’Ukraine ne fut formé qu’en avril 1918. Lors de la première retraite bolchevique du pays. Ses dirigeants de nationalité ukrainienne, dont Mykola Skrypnyk, souhaitaient qu’il soit sur pied d’égalité avec le parti frère russe et que le Komintern le reconnaisse comme sa section ukrainienne. Cette prétention fut fermement rejetée à Moscou — il ne pouvait s’agir que d’une organisation régionale du parti panrusse. Vassyl Chakhrai, militant bolchevique, passa alors à la dissidence pour devenir le fondateur idéologique du communisme indépendantiste ukrainien. C’est vers lui que s’orienta, au sein du parti, le courant dit fédéraliste et c’est lui que le borotbisme reprit à son compte. Aux divers moments où le pouvoir bolchevique chercha à s’établir en Ukraine, d’innombrables éléments de la classe moyenne russe — souvent chauvins — envahirent son appareil. Ils étaient motivés moins par leur engagement aux côtés de la révolution bolchevique que par leur empressement à servir tout pouvoir moscovite, quelle que soit sa couleur.

Quant à la direction bolchevique centrale, en dépit de la proclamation par Lénine du droit des nations à l’autodétermination (droit contesté par des secteurs importants du Parti), elle n’envisageait que la formation d’un seul État soviétique centralisé — même s’il fallait l’appeler formellement fédération. Dans un tel contexte, les pressions nationalistes grand-russes en faveur d’une « Russie une et indivisible » s’exprimèrent avec force à propos de la question ukrainienne, en particulier sous le deuxième gouvernement en Ukraine, durant le premier semestre de 1919. Ce gouvernement ignora l’existence même de la question nationale et annonça l’instauration d’une « dictature de la culture russe », ses diverses instances édictant des ordonnances qui interdisaient l’utilisation de la langue ukrainienne et réprimaient l’intelligentsia nationale. Combinée au cours extrémiste imposant des « communes » à la paysannerie et à la confiscation du blé pour nourrir les villes russes affamées, cette politique provoqua une forte réaction antibolchevique au sein de la société ukrainienne, facilitant l’offensive de Dénikine et empêchant la Russie soviétique de se porter au secours de la révolution hongroise.

A la fin de 1919, lors du passage de l’Armée rouge à la contre-offensive générale contre l’armée blanche de Dénikine, soucieux de gagner une large partie des forces sociales et politiques de la révolution ukrainienne, Lénine, Trotski, et avec eux l’ensemble de la direction bolchevique, promirent de « lever tous les obstacles qui s’opposent au libre développement de la langue et de la culture ukrainiennes opprimées durant des siècles par le tsarisme russe et les classes exploiteuses ». Ils reconnaissaient publiquement avoir « des divergences avec les bolcheviques ukrainiens et les borotbistes sur la question de l’indépendance de l’Ukraine et, d’une façon plus générale, sur la question nationale ». Ils annoncèrent de manière formelle que la question litigieuse concernant l’indépendance complète de l’Ukraine soviétique, de sa fédération ou de sa fusion avec la Russie serait résolue librement par le peuple travailleur ukrainien au Congrès constituant des soviets d’Ukraine qui devait être convoqué immédiatement après la victoire militaire de la révolution. Ce cours nouveau permit de combiner l’offensive de l’Armée rouge avec les insurrections armées des masses ukrainiennes contre le pouvoir des anciens généraux tsaristes, et de battre Dénikine. Il permit en outre d’éviter le soulèvement des communistes borotbistes « devenu à peu près inévitable » (Lénine) contre le pouvoir bolchevique, et d’obtenir leur adhésion au parti bolchevique. A son tour, l’extrême gauche de la social-démocratie ukrainienne, quelques mois à peine après avoir animé la résistance armée face à l’avancée de l’Armée rouge, se ralliait à la révolution bolchevique, mais non au parti bolchevique. Après la dissolution du parti borotbiste, elle créa un nouveau parti communiste ukrainien, dit oukapiste, qui survécut jusqu’en 1925. De son côté, battue et plus que jamais dépourvue de toute assise populaire, l’armée de la République populaire ukrainienne sous le commandement de Petlioura prit Kiev une dernière fois, aux côtés des troupes polonaises de Pilsudski, dans une aventure militaire sans avenir et de très courte durée.

Cependant, la promesse de convoquer un Congrès constituant censé décider démocratiquement si l’Ukraine soviétique serait indépendante ou non ne fut pas tenue, pas plus que la promesse faite à Makhno. Ce dernier avait été un commandant guérillero indépendant, puis un commandant de l’Armée rouge. Il se transforma à nouveau en rebelle incontrôlé et redoutable — cette fois-ci pourchassé par les bolcheviques et qualifié de bandit. Il coopéra cependant une fois de plus avec l’Armée rouge au moment de la prise de la Crimée et pour rejeter l’armée blanche de Wrangel à la mer. Il lui fut promis que, dans la région de l’Ukraine sous contrôle de son armée rebelle, il pourrait faire l’expérience de construire une société sans État. Une promesse d’emblée frauduleuse, comme le reconnaît l’historien soviétique V. Golovanov dans un article publié par Literatournaia Gazeta (n° 6, 1989). Pour la première fois en Union soviétique depuis soixante-dix ans, le makhnovisme y est considéré non comme un mouvement de bandits, mais comme un mouvement révolutionnaire.

Au début des années vingt, les anciens communistes borotbistes devenus bolcheviques dénonçaient dans les termes suivants les dangers que courait l’ancienne colonie tsariste face à la tendance à reconstruire, sur des bases communistes, une « Russie une et indivisible » : « En se fondant sur les liens ethniques de la majorité du prolétariat urbain d’Ukraine avec le prolétariat, le semi-prolétariat et la petite bourgeoisie de Russie, et en tirant argument de la faiblesse du prolétariat industriel ukrainien, une tendance que nous appelons colonisatrice aspire à la construction d’un système économique intégré dans le cadre de la République russe, qui serait celui de l’ancien empire restauré et auquel l’Ukraine appartiendrait. Cette tendance poursuit la subordination totale du PC(b) d’Ukraine au parti russe et vise plus généralement à la dilution de toutes les jeunes forces prolétariennes des “nations sans histoire” dans la section nationale russe du Komintern. […] En Ukraine, la force dirigeante naturelle de cette tendance est un secteur du prolétariat urbain et industriel qui n’a pas assimilé la réalité ukrainienne. Mais au-delà et avant tout, ce qui constitue sa force, c’est la masse de la petite bourgeoisie urbaine russifiée qui a toujours été le soutien principal de la domination de la bourgeoisie russe en Ukraine. […] La politique colonisatrice de grande puissance qui domine aujourd’hui en Ukraine est profondément préjudiciable à la révolution communiste. En ignorant les aspirations nationales, naturelles et légitimes, des masses laborieuses ukrainiennes, hier opprimées, elle est entièrement réactionnaire et contre-révolutionnaire en tant qu’expression d’un vieux, mais toujours vivant, chauvinisme impérialiste grand-russe. » [4]

Mais c’était alors une tendance encore susceptible d’être contrebalancée, si ce n’est complètement inversée. Les dirigeants communistes des nationalités non russes se montraient farouchement opposés au projet d’un État unique et centralisé promu par Staline et ils étaient appuyés par Lénine mourant (voir son testament) dans leurs efforts pour donner à l’Union soviétique une structure de confédération. Ils sortirent victorieux du XIIe Congrès du parti bolchevique, en 1923, lequel reconnut formellement la présence, au sein du pouvoir soviétique, d’une « tendance au chauvinisme impérialiste russe ». Bien que très partielle et fragile, et reflétant un compromis instable, cette victoire ouvrit au peuple ukrainien la possibilité de poursuivre avec vigueur, durant les années vingt, la réalisation des tâches de la révolution nationale, sous la direction de l’ancien borotbiste Oleksandr Choumsky, puis sous celle du vieux bolchevik Mykola Skrypnyk. Dix ans après son adoption, le compromis de 1923 était déjà renversé de fond en comble par la consolidation du régime stalinien et de l’impérialisme de la nouvelle bureaucratie moscovite.

Discrimination et exploitation

Avec sa superficie de plus de 600 000 kilomètres carrés, la République soviétique socialiste d’Ukraine est l’une des deux plus grandes républiques non russes d’Union soviétique, et c’est le plus vaste État d’Europe après la Russie. Nous disons « État » dans la mesure où cette république, tout comme la Biélorussie et même si ce n’est qu’une fiction, est formellement un État membre des Nations unies. Par sa population (52 millions d’habitants), c’est la principale république soviétique non russe et l’un des principaux pays européens. L’Union soviétique comprend 42 millions d’Ukrainiens, dont 7 millions vivent en dehors d’Ukraine — principalement en Russie, au Kazakhstan et en Moldavie. Au sein de la république même, ils constituent 74 % de la population globale. De 1926 à 1979, cette dernière a augmenté de 68 %, alors que celle de nationalité ukrainienne n’augmentait que de 53 %. Au cours de la même période, le nombre des Russes — principale minorité nationale en Ukraine — a quadruplé et ils constituent aujourd’hui 21 % de la population de la république (les autres grandes minorités étant les Juifs, les Biélorusses et les Polonais). De son côté, le taux des mariages interethniques a également quadruplé et, en Union soviétique, c’est en Ukraine qu’il est le plus élevé – 27 % du total des mariages, 35 % des mariages dans les grandes villes [5]. L’Union soviétique est un des rares pays au monde où les mariages interethniques soient encouragés par le pouvoir en tant que facteur d’« internationalisation ». Mais il est significatif que cette politique ne soit pas appliquée dans les zones où les mariages mixtes risquent d’entraîner une perte d’identité nationale chez les Russes.

Selon le recensement de 1979, le nombre des personnes indiquant l’ukrainien comme langue maternelle est supérieur de plusieurs millions à celui des personnes de nationalité ukrainienne — et la moitié de la minorité russe est en fait de langue ukrainienne. 89 % des personnes recensées indiquent que leur langue maternelle est la langue ukrainienne. Vingt ans auparavant, elles représentaient 93,5 % de la population. Environ la moitié des Ukrainiens mentionnent le russe comme deuxième langue [6]. A titre de comparaison, signalons que 3,5 % seulement des Russes vivant sur l’ensemble du territoire de l’Union soviétique déclarent parler couramment une deuxième langue. Cela signifie que la prétendue internationalisation linguistique des nationalités soviétiques est parfaitement unilatérale et qu’il s’agit en fait d’une russification des nationalités non russes. Cette réalité est théorisée de manière ouverte, ou du moins elle l’était jusqu’à la fin de l’ère brejnévienne. En 1982, notamment le très officiel démographe V. Kozlov écrivait sans gêne aucune : « [La russification] est un processus objectif que le Parti ne dicte pas car c’est inutile. Ce sont les forces puissantes engendrées par la réalité des institutions soviétiques et de la vie soviétique qui l’imposent. Néanmoins, le Parti agira énergiquement contre toute tentative de ralentir ce processus d’internationalisation de la population soviétique sous direction russe. » [7] Il en est ainsi, et il doit en être ainsi, parce que, comme le déclarait en 1973 un autre tenant des sciences sociales brejnéviennes, I. Kourman : « La langue russe constitue la réalisation la plus parfaite de toutes les formes de communication humaines. Elle réunit tous les éléments les plus fins de la culture et de la science. Sans elle, il ne peut y avoir ni révolution culturelle ni formation d’un homme nouveau. » [8] Quant au concept évoqué de « direction russe », il signifie, selon la doctrine du parti communiste d’Union soviétique (PCUS), que « le grand peuple russe — le premier parmi les nations égales de notre pays — exerce le rôle de dirigeant dans la formation et le développement de l’État multinational soviétique et dans la formation et la consolidation de la communauté multinationale soviétique » [9].

En conséquence, bien que l’immense majorité de la population d’Ukraine considère l’ukrainien comme sa langue maternelle, près de la moitié des enfants fréquentent les écoles de langue russe. Dans les écoles des zones urbaines, la situation concernant la langue nationale est encore plus dramatique, comme l’a révélé l’Union des écrivains d’Ukraine lors de son congrès de juin 1987, sur la base d’une enquête menée par l’une de ses commissions. A Kiev, capitale de la république, ainsi que dans les centres régionaux, les écoles ukrainiennes et les écoles mixtes — ukrainiennes et russes — ne représentent que 28 % de l’ensemble du système scolaire, contre 72 % pour les écoles russes. En outre, comme le font remarquer les porte-parole de l’Union des écrivains, les écoles mixtes sont en fait des écoles russes. Aussi a-t-on 16 % d’écoles ukrainiennes dans les principales villes de la république, pour 84 % d’écoles russes [10]. On observe une dégradation similaire de la position institutionnelle de la langue ukrainienne dans d’autres domaines, notamment en ce qui concerne les titres et les tirages des journaux et des livres, ou les manuels scolaires et universitaires. En 1979, 28 % des livres publiés en Ukraine l’étaient en ukrainien (et 70 % en russe), ce qui impliquait une baisse de 11 % en une décennie. En 1987, 35 % des livres à caractère littéraire étaient édités en ukrainien. Parmi les ouvrages scientifiques, on ne trouve une majorité de titres en ukrainien que dans des domaines tels que l’histoire de la littérature, la critique littéraire et certaines sciences sociales. En revanche, l’ukrainien occupe une place de plus en plus marginale dans les publications concernant les sciences exactes et les sciences naturelles, la santé, la médecine et, tout particulièrement, l’ingénierie, l’industrie, les communications, etc. Dans une série de domaines scientifiques, les tirages sont également plus élevés en russe, alors que les tirages ukrainiens ont tendance à baisser progressivement [11]. A plusieurs reprises, au cours des dernières décennies, des personnalités de l’intelligentsia nationale se sont vues contraintes de démontrer qu’il était parfaitement possible d’exprimer les concepts scientifiques et les idées philosophiques les plus sophistiqués en ukrainien. A preuve : les ouvrages soviétiques les plus avancés en cybernétique ont été produits dans cette langue. Non seulement les intellectuels ukrainiens sont sous-représentés au sein de l’ensemble de l’intelligentsia en Ukraine, mais leur importance se détériore progressivement avec le temps, en particulier aux niveaux les plus élevés. En 1970, les Ukrainiens ne formaient que 54 % des personnes ayant fait des études supérieures, et 63 % de celles qui avaient eu une formation de niveau secondaire. A la même époque, leur proportion dans la population étudiante et parmi les candidats aux établissements d’études supérieures était de 60 %, à savoir près de 10 % de moins que quinze ans plus tôt. L’afflux de Russes au sein de l’intelligentsia et du personnel technique oblige un nombre considérable d’Ukrainiens disposant d’une formation universitaire, et même secondaire, à partir chercher des emplois en Asie centrale, en Sibérie et ailleurs. Au sein de la république même, ils choisissent souvent de renoncer à leur nationalité pour s’assurer une mobilité sociale ascendante : dans les villes, 71 % d’entre eux considèrent le russe comme leur langue maternelle (contre 31 % dans les campagnes) [12].

Mais les Ukrainiens forment 74 % de la classe ouvrière (celle-ci étant 50 % de la population d’Ukraine) et 93 % des kolkhoziens (les agriculteurs formant 30 % de la population totale). L’énorme surreprésentation de la nationalité ukrainienne au sein de la classe ouvrière et parmi les travailleurs ruraux s’explique largement par les facteurs mêmes qui engendrent sa sous-représentation au sein de l’intelligentsia. Sur la base de données datant de 1970, Bogdan Krawchenko, sociologue canadien d’origine ukrainienne, montre que la classe ouvrière ukrainienne est cependant l’une des plus instruites d’URSS — plus instruite même que celle de Russie. En Ukraine, 21 % des ouvriers ont terminé leurs études secondaires ou commencé des études supérieures, contre 15 % en Russie. A Moscou, 55 % des jeunes ouvriers ont reçu une instruction secondaire, tandis que dans l’ensemble de l’Ukraine, cette proportion s’élève à 63 %. « Le paradoxe, c’est que la proportion de jeunes Ukrainiens ayant les qualifications requises pour entreprendre des études supérieures (c’est-à-dire des études secondaires complètes) est parmi les plus élevées de l’URSS, tandis que son taux d’entrée dans les établissements d’études supérieures est l’un des plus bas. Cela signifie que les aspirations de la jeunesse ukrainienne à faire des études supérieures ont été étouffées, et qu’elle a rejoint, en conséquence, la classe ouvrière. » [13]

En Ukraine, cette couche de plus en plus large d’ouvriers qui, en tant qu’Ukrainiens, n’ont pas pu réaliser leurs aspirations de promotion sociale constitue une grande force potentielle du mouvement national, ainsi qu’une puissante base de soutien aux revendications de l’intelligentsia nationale. C’est ce que montrent de nombreux faits concrets, et la mobilisation populaire durant la campagne électorale au Congrès des députés du peuple de l’URSS. A Kiev, ville historiquement connue pour son fort degré de russification, où 14 % seulement d’écoles sont ukrainiennes et où le russe ainsi qu’une mixture barbare de russe et d’ukrainien, appelée sourjyk, règnent partout, l’un des candidats indépendants était Youriy Chtcherbak, secrétaire de l’Union des écrivains d’Ukraine. Il est l’auteur d’un livre dénonciateur sur la catastrophe de Tchornobyl [14], et d’un autre, plus explosif encore, sur la famine de 1932-1933 en Ukraine provoquée par le Kremlin. Ce militant du mouvement informel du « monde vert », idéologue d’une « ethnoécologie » radicale, courageux critique des privilèges de la bureaucratie au pouvoir et de son entreprise de russification, est en même temps défenseur de la liberté syndicale pour les travailleurs. Chtcherbak s’est présenté à une présélection devant 280 délégués ouvriers d’une trentaine d’usines de la ville. Sur les dix candidats, il fut le seul à présenter son programme électoral en ukrainien. Sa candidature reçut le soutien de 240 des délégués, le reste de voix se répartissant sur les neuf autres candidats. Lors des élections, le soutien massif des ouvriers a assuré à Chtcherbak une élection triomphale au Congrès, en dépit de l’hostilité ouverte de l’appareil du pouvoir local.

A Lviv (Lvov), centre historique du nationalisme ukrainien, l’appareil bureaucratique a tenté d’empêcher la candidature d’un autre écrivain ukrainien prestigieux, Ivan Dratch, bien qu’il fût appuyé par les travailleurs de vingt usines et institutions. Dratch est à l’origine du lancement d’un mouvement s’inspirant de l’exemple des Fronts populaires de masse dans les pays baltes — le Mouvement populaire d’Ukraine pour la perestroïka, dont le programme a été publié en février 1989 par le journal des écrivains Literatourna Oukraina. Cette initiative a suscité des réactions très hostiles dans la presse du Parti communiste d’Ukraine, ainsi que la colère du chef suprême de la bureaucratie ukrainienne, Volodymyr Chtcherbytsky. Tout comme celle de Chtcherbak à Kiev et de plusieurs autres candidats indépendants dans d’autres villes, la plate-forme électorale de Dratch posait la question de l’écologie, revendiquait l’établissement d’un contrôle sur le KGB et sur la police, le respect des droits démocratiques des citoyens et des droits nationaux du peuple ukrainien, ainsi qu’une plus grande souveraineté pour l’Ukraine. La tentative de la bureaucratie d’escamoter sa candidature a été mise en échec grâce à une série de grandes manifestations — le 3 mai, 30 000 habitants de Lviv sont descendus dans la rue pour défendre la candidature de Dratch et pour adopter une résolution marquant l’adhésion populaire aux symboles nationaux interdits : le drapeau bleu et jaune ainsi que le trident. Ces manifestations furent précédées par l’entrée en scène des ouvriers qui, s’inspirant probablement des tactiques de lutte du syndicat polonais Solidarnosc, avaient lancé des « grèves d’avertissement » d’une heure dans neuf usines, parallèlement à des actions similaires de la part des étudiants, en soutien à Dratch.

La question nationale ukrainienne a un puissant fondement économique. Colonie « de type européen » à l’intérieur de l’empire tsariste, au moment de la fondation de l’URSS, l’Ukraine avait pourtant un niveau de développement économique et un niveau de vie plus élevés que ceux de la Russie. Mais par la suite, elle fut dépassée par sa « sœur aînée » quant au rythme de croissance économique et quant au revenu par tête d’habitant. Les données des années soixante-dix montrent que le salaire moyen des travailleurs du secteur d’État, le revenu total par membre dans une famille kolkhozienne, et le revenu par travailleur (établi sur la base du salaire dans les secteurs étatique et kholkozien ainsi que sur le revenu des paysans provenant d’activités privées) sont inférieurs en Ukraine par comparaison au niveau général de l’URSS et considérablement plus bas qu’en Russie (de 13 %, et même 17 % selon les cas). Le revenu total et le salaire par famille kolkhozienne sont même inférieurs à ceux de toutes les autres républiques soviétiques (et, respectivement, de 22 % et de 12 % inférieurs à ceux de Russie) [15]. En Russie, 49 % des investissements consacrés aux infrastructures sociales proviennent du budget d’État, contre 28 % seulement en Ukraine. Cette dernière se situe au deuxième rang parmi les républiques en ce qui concerne la proportion de jeunes ruraux de 16 à 19 ans ayant terminé leurs études secondaires, mais au dernier rang en ce qui concerne les jeunes ruraux de 20 à 29 ans ayant fait des études supérieures [16]. Plus urbanisée que la Russie avant la Première Guerre mondiale, l’Ukraine l’est moins aujourd’hui. La fréquentation des théâtres par habitant y est inférieure de 33 % par rapport à celle de Russie, et de 22 % par rapport à celle de l’Union soviétique dans son ensemble [17].

Pourquoi cette détérioration relative de la situation de l’Ukraine ? Sur la base d’une analyse méticuleuse des données dont on dispose pour la période allant de la moitié des années vingt jusqu’au début des années soixante-dix, l’économiste américain d’origine ukrainienne, Z. Lev Melnyk, est arrivé à la conclusion suivante : « Même en faisant abstraction des avantages que le gouvernement central obtient grâce à la contribution de l’Ukraine au commerce extérieur, les pertes de celle-ci équivalent au moins au sixième de son revenu national. C’est un prix exorbitant qu’elle paie pour son appartenance à l’Union soviétique. Les fonds qui sont transférés dans d’autres parties de l’URSS atteignent des niveaux sans précédent dans l’histoire mondiale des rapports économiques entre les nations. Puisque ces fonds sont transférés par le gouvernement central conformément à ses propres plans et sans aucune compensation, cela représente une perte irréparable pour son producteur, l’Ukraine. » [18]

Autre économiste américain d’origine ukrainienne, Volodymyr Bandera commente : « [Les autorités soviétiques] affirment que la politique d’investissements et les mouvements du capital et de la force de travail à l’œuvre visent à égaliser le niveau de développement des diverses régions. Ils prétendent qu’une telle politique correspond à la solution léniniste de la question des nationalités héritée de l’empire tsariste où les régions périphériques, en particulier en Asie, étaient dominées par la Russie, pays plus développé. Mais l’évidence empirique nie l’hypothèse selon laquelle l’objectif d’égalisation régionale influencerait le mode d’investissement. En ce qui concerne les indices de développement, les différences entre les républiques restent considérables. Quant aux différences régionales de développement à l’intérieur d’une république aussi importante que l’Ukraine (différences qui se reflètent dans des inégalités substantielles de revenu et d’opportunités d’emploi), elles non plus ne sont pas en voie de se réduire. » [19]

Un réveil difficile

L’équipe bureaucratique, dirigée par Volodymyr Chtcherbytsky, qui jusqu’à ces derniers temps exerçait le pouvoir en Ukraine, constitue l’un des plus importants contrepoids « brejnéviens » à la glasnost et à la perestroïka gorbatchéviennes. Tout en résistant au cours réformateur du pouvoir central et en constituant une des dernières places fortes de l’ancien régime, elle a bénéficié jusqu’à septembre 1989 d’une relative tolérance de la part du Kremlin et de Gorbatchev lui-même. S’il en est ainsi, c’est peut-être parce que l’équipe gorbatchévienne redoute en Ukraine quelque chose de beaucoup plus dangereux que la vieille garde retranchée dans les appareils de la république, et parce que cette vieille garde lui rend un service appréciable. Elle maintient étroitement le couvercle sur le ferment national ukrainien. L’une des limitations fondamentales des réformes de Gorbatchev — limitations provenant de la nature profonde du régime bureaucratique qui reste le cadre indépassable de ces réformes — réside précisément dans la nécessité de préserver de tels équilibres. Les petits peuples d’Arménie et des trois républiques baltes se sont engagés dans des mobilisations gigantesques, soulevant la quasi-totalité de leurs sociétés, pour revendiquer leurs droits nationaux. Au Kremlin, on ne doute pas de ce qui se passerait en Union soviétique si le mouvement national ukrainien prenait une ampleur de cet acabit.

En ce qui concerne la « solution » de la question nationale, le régime de Chtcherbytsky possède une légitimité que l’on n’ignore pas non plus à Moscou. Ce régime fut instauré en 1972 pour remplacer celui de Petro Chelest qui, mal gré son rôle apparemment très actif dans la décision de recourir aux troupes du pacte de Varsovie pour écraser le Printemps de Prague, faisait preuve d’une certaine faiblesse envers les revendications ukrainiennes. Les concessions de l’équipe Chelest à ces pressions ne constituaient qu’une pâle réplique de la formidable « ukrainisation » de la république durant les années vingt. Mais elles ont ouvert une brèche dont l’intelligentsia nationale a su profiter. S’appuyant sur des secteurs de plus en plus larges d’ouvriers et de kolkhoziens ukrainiens, et en dépit des vagues de répression policière sans pitié qui frappèrent sous Chelest, elle s’en est servie pour enfoncer des portes closes depuis la consolidation du régime stalinien. Le 1er mai 1964, à Darnytsia, district ouvrier de Kiev, des travailleurs hissèrent sur une usine un drapeau proclamant « Vive l’Ukraine libre ». C’est en criant le même mot d’ordre que Vassyl Makoukha, ancien bagnard sous Staline, s’est immolé dans la rue centrale de Kiev lors des célébrations de l’anniversaire de la révolution d’Octobre, en 1968.

Après la chute de Khrouchtchev et le démantèlement des réformes du système de gestion économique visant à une décentralisation, Chelest défendit la perspective, ouverte par ces réformes, d’un pouvoir accru de la bureaucratie républicaine sur l’économie ukrainienne, son objectif étant de mieux asseoir son régime à partir de là. Parallèlement, ses services d’éducation dénonçaient l’ampleur de la russification des universités et de la vie scientifique. L’Union des écrivains d’Ukraine commença à bouger pour la défense de la langue et de la culture nationales : les étudiants organisèrent des meetings, créant des comités ; des intellectuels signèrent des pétitions contre les mesures répressives du KGB, ou critiquant l’état déplorable de la science ; des ouvriers envoyèrent des lettres à la presse, se plaignant du manque de publications littéraires, de films, de pièces de théâtre en langue ukrainienne, de la division du travail imposée à l’économie ukrainienne, des prérogatives limitées de la république. Deux ouvrages ont profondément marqué la conscience collective, provoquant la fureur des apparatchiks favorables à la russification. Le roman Sabor (La cathédrale), d’Oles Honchar, oppose la vision d’un combinat sidérurgique polluant et détruisant l’environnement et de la société corrompue et déshumanisée qui l’entoure, à la cathédrale située au centre du combinat — cathédrale construite des siècles auparavant par les cosaques libres, en tant que symbole de leur liberté. Le livre d’un jeune critique littéraire, Ivan Dziouba, paru sous le titre Internationalisme ou russification ?, analyse la question des nationalités en Union soviétique d’un point de vue marxiste, et dénonce le régime chauvin grand-russe de manière très radicale [20]. Largement diffusé en samizdat, ce livre brillant s’est transformé en manifeste politique d’un mouvement national ascendant. Le KGB obligea Dziouba à se rétracter publiquement à plusieurs reprises, et à collaborer aux manœuvres répressives de cette institution. Le Printemps de Prague réchauffa l’ambiance politique, accélérant le dégel. De son côté, le Parti communiste chinois mena une campagne de dénonciation de l’oppression nationale en Union soviétique, qualifiée de prison des nations. En 1970, Viatcheslav Tchornovil lance une revue samizdat, Oukrainskyi Visnyk, initiative qui jouera un rôle décisif dans le développement de la dissidence ukrainienne. Chelest, passant de la répression aux concessions, publie cette même année un ouvrage de son cru : Notre Ukraine soviétique. Ce livre glorifie la patrie ukrainienne, ses traditions historiques, sa culture et sa langue, évoque les rapports passés entre la Russie et l’Ukraine visant à la suppression de cette dernière, rend hommage au rôle révolutionnaire et au régime démocratique de l’ancien État cosaque, et présente l’Ukraine soviétique comme un État national.

La chute de Chelest, ordonnée par Brejnev, fut suivie d’une dénonciation publique lancée par le chef idéologique du Kremlin en personne, Souslov, à propos du caractère prétendu nationaliste du livre. Elle donna lieu à une vaste purge touchant le PC d’Ukraine, les appareils du pouvoir républicain, les institutions culturelles et scientifiques ainsi que les mass média, et elle s’accompagna de reniements en série de la part d’intellectuels critiques, sous la pression de la police politique. Elle se traduisit enfin par de nouvelles vagues de déportations de dissidents dans les camps de « l’archipel du Goulag » [21].

Le régime de Chtcherbytsky s’est fait le porte-drapeau de la politique brejnévienne en matière de nationalités. Cette dernière se caractérise par son assimilationnisme agressif et repose sur une doctrine postulant le « rapprochement » puis la « fusion » des nationalités de l’Union soviétique, ainsi que la naissance d’une prétendue « nouvelle communauté historique, le peuple soviétique uni », dont le « noyau » serait formé par les trois nations slaves « liées par le sang » – les Russes, les Biélorusses et les Ukrainiens. La théorie du « noyau slave » ne vise bien sûr aucunement à mettre ces deux peuples slaves sur un pied d’égalité avec le peuple russe, ni à leur conférer une position subalterne mais relativement privilégiée. En dehors d’une association plus étroite favorisant les bureaucraties locales, elle a au contraire pour objectif de mettre ces deux peuples au service de la croissance et de l’expansion de la nation russe, menacée de se voir mise en minorité, du fait des tendances ethno-démographiques.

Ainsi écrasé, ce n’est que quinze ans plus tard que le mouvement national ukrainien commença à se relever lentement, en mettant à profit la hlasnist et la pereboudova (glasnost et perestroïka en ukrainien). Bien qu’annoncées à Moscou, ces dernières se heurtent à chaque pas aux tranchées fortifiées du régime de Chtcherbytsky et de sa « maffia stalino-brejnévienne », comme on l’appelle en Ukraine. Une maffia qui, selon les paroles de Viatcheslav Tchornovil, a « plongé la république dans le marais de la stagnation et de la russification ». Peu avant, plusieurs militants du Groupe ukrainien d’Helsinki, fondé en 1976 et détruit par le KGB, avaient perdu la vie dans le camp connu sous le nom de « camp de la mort » de Perm. Vassyl Stouss, poète très en vue, en faisait partie. C’était un admirateur de Solidarnosc, persuadé par son exemple que « la voie syndicale vers la libération pourrait avoir une extraordinaire efficacité en Union soviétique » [22]. Peu avant aussi, c’était le désastre nucléaire de Tchornobyl en Ukraine. Quarante jours plus tard, en juin 1986, le congrès annuel de l’Union des écrivains d’Ukraine retrouvait un nouveau souffle après un long silence. « Personne ne pourra nous comprendre si nous, écrivains de ce peuple, tentions de prétendre que la tragédie de Tchornobyl n’a pas influencé notre conception globale du monde », disait Oles Honchar dans l’allocution d’ouverture au congrès. « Certaines valeurs se sont volatilisées devant nos yeux, alors que d’autres l’emportaient sur tout le reste. » Le congrès s’est transformé en un forum fiévreux sur les causes et les conséquences du désastre, sur la responsabilité conjointe d’un establishment scientifique et d’un pouvoir politique tous deux arrogants, mais aussi sur la responsabilité morale de l’élite intellectuelle ukrainienne elle-même. Certains écrivains ont tracé un parallèle entre la destruction de la nature et le désastre écologique en Ukraine, et la destruction du patrimoine linguistique, culturel et historique de cette dernière. Honchar en tête, ils ont exigé que les lois soient fermement appliquées pour désigner les coupables dans l’un et l’autre cas, à Kiev comme à Moscou [23].

Le réveil de conscience nationale s’est caractérisé par l’apparition d’une nouvelle dimension « ethnoécologique ». C’est avec un message sur « l’écologie de la langue, de la culture et de la nature » que des écrivains comme Oles Honchar, Youriy Chtcherbak et Borys Oliinyk ont décidé de s’adresser à la population ukrainienne, traumatisée par la catastrophe de Tchornobyl, pour la mobiliser. Près du quart des réacteurs nucléaires soviétiques sont installés en Ukraine, assurant environ 40 % de la capacité nucléaire de l’Union soviétique. Outre cinq centrales nucléaires en état de marche, d’autres sont en construction. Les initiateurs de la campagne antinucléaire sont parvenus à imposer des débats publics ainsi que la publication de protestations collectives dans les colonnes du journal de l’Union des écrivains, Literatourna Oukraina. Ils ont notamment réussi à déclencher une pression populaire visant à empêcher la construction de la centrale nucléaire de Tchyhyryn [24]. 40 000 personnes ont manifesté le 26 avril 1989 dans le grand stade de Kiev, à l’occasion de l’anniversaire de Tchornobyl.

La situation de l’environnement se révèle de plus en plus dramatique. C’est ce que montrent les dangereux phénomènes de pollution au-dessus de villes comme Kiev et Dnipropetrovsk, ou encore la mystérieuse maladie affectant les enfants de la ville de Tchernivtsi, provoquée, semble-t-il, par la production du thallium destiné à un usage militaire. Le 13 novembre 1988, des écrivains contestataires et divers groupes informels ont organisé à Kiev une manifestation écologique qui a rassemblé 10 000 personnes. A cette occasion, V. Choupynov, spécialiste en biosphère de l’Académie des sciences, a déclaré que l’Ukraine se trouvait au bord d’une catastrophe écologique et que son peuple tout entier vivait au sein d’un grand réacteur nucléaire. Il a appelé à l’élimination de l’ensemble de l’industrie nucléaire du territoire ukrainien, d’ici quelques années. De plus en plus, le mot d’ordre des mobilisations est : « Une Ukraine sans nucléaire » [25]. Mais en Ukraine, la bureaucratie n’est pas la seule à tenter de saboter la prise de conscience écologique et d’empêcher la glasnost au sujet de la destruction de l’environnement, ou même au sujet de l’ampleur et des conséquences réelles de l’accident de Tchornobyl. « Il n’y a pas de meilleur critère pour juger de l’application concrète de la glasnost gorbatchévienne, jusqu’à quel point elle est acceptée par les personnalités et les institutions majeures de l’État soviétique, et quelles sont les possibilités et les limites qu’elle implique pour le citoyen soviétique moyen, que l’attitude devant le désastre de Tchornobyl », écrivent deux chercheurs occidentaux d’origine ukrainienne. Leur conclusion : « Mikhaïl Gorbatchev s’est montré disposé à sacrifier momentanément la glasnost en Ukraine, en échange d’une stabilité politique et pour maintenir les niveaux de production de l’énergie électrique » [26].

La tradition d’un nationalisme intransigeant

Le maillon le plus faible du système de domination bureaucratique en Ukraine, et l’un des plus faibles en Union soviétique, est la région occidentale de la république. Depuis le partage de la Pologne, à la fin du XVIIIe siècle, entre les trois puissances voisines, la Galicie, peuplée d’Ukrainiens, appartenait à l’Empire austro-hongrois, et celui-ci – ne serait-ce que pour répliquer à l’expansion russe dans les Balkans – laissa s’exprimer les nationalistes ukrainiens. Avec la paix de Riga qui mit fin à la guerre de 1920 entre la Russie soviétique et l’État polonais reconstitué, la Galicie et la Volhynie, ainsi que la Biélorussie occidentale furent attribuées à ce dernier, à l’exception de parties de la Galicie appartenant alors à la Tchécoslovaquie et à la Roumanie. Les deux revendications historiques du mouvement national ukrainien étaient l’indépendance et l’unité (samostiinist et sabornist) de l’Ukraine. C’est Staline qui donna corps à la deuxième en septembre 1939 : sur la base du pacte avec Hitler concernant une nouvelle répartition de la Pologne, il annexa militairement l’Ukraine et la Biélorussie occidentales, en même temps qu’il annexait les États baltes. C’est à la fin de la guerre mondiale que se réalisera l’unification définitive de tous les territoires de la région occidentale avec l’Ukraine soviétique. Mais l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) réagit dès le départ avec une hostilité extrême à l’annexion par l’Union soviétique, tout comme le fit l’immense majorité du peuple de la région après deux ans de soumission au régime stalinien.

L’OUN, formée en 1929 et menant une activité clandestine et terroriste contre l’État polonais, persistait à considérer « l’impérialisme moscovite-bolchevique » comme ennemi principal de son projet de fondation de « l’État ukrainien indépendant et uni ». Orientée vers les puissances « révisionnistes », qui voulaient la révision du traité de Versailles, l’Italie fasciste et l’Allemagne national-socialiste, cette organisation professait un nationalisme intégral, relevant de l’idéologie d’extrême droite. Au début de la guerre germano-soviétique en juin 1941, l’OUN intervenait aux côtés de l’armée allemande. A Lviv, capitale historique d’Ukraine occidentale, prise par les Allemands, la fraction radicale et intransigeante dite bandériste proclama l’État ukrainien. Mais dans la mesure où les nationalistes aspiraient à faire de l’Ukraine un État indépendant alors que les nazis entendaient en faire une colonie de l’impérialisme allemand, cette alliance était vouée à l’échec. Le gouvernement bandériste fut bientôt liquidé, Stephan Bandera fut interné puis reclus dans le camp de concentration de Sachsenhausen et les Einsatzkommandos furent chargés, à partir de l’automne 1941, de liquider physiquement tout militant bandériste qu’ils arrêteraient [27].

A partir de là, de nouvelles règles du jeu furent établies. Passée à la clandestinité, l’OUN bandériste va prendre la direction politique et militaire du soulèvement de la paysannerie ukrainienne de la Volhynie contre le colonialisme allemand. Dès 1943, une armée insurrectionnelle ukrainienne, l’UPA, forte d’environ 40 000 combattants, mènera sous cette direction une lutte armée sur trois fronts simultanés, contre les trois prétendants à la domination de la région : contre le pouvoir colonial nazi, contre Moscou représenté sur le terrain par ses partisans parachutés, et contre la résistance antinazie polonaise, « blanche » et « rouge » [28]. Cette dernière était appuyée par les colons polonais qui, avec les paysans ukrainiens, paieront le prix le plus lourd de ce conflit national et social polygonal. Sur la scène européenne de la Seconde Guerre mondiale, l’UPA était la seule force combattante dépourvue du soutien d’un État, d’une coalition ou d’une force extérieure, fût-ce un soutien purement moral. A l’échelle mondiale, aucune force étatique ou sociale n’envisageait, en termes de stratégie ou de tactique politiques, d’appuyer un mouvement national ou un projet de fondation de l’État national en Ukraine.

Mouvement de libération nationale et sociale d’un peuple qui, bien qu’européen, appartenait aux « damnés de la terre », l’UPA se dégagea progressivement de l’idéologie d’un nationalisme intégral et totalitaire provenant de l’OUN. Cette révision en profondeur fut appuyée par les militants bandéristes eux-mêmes. Après avoir connu une dure expérience dans la clandestinité parmi les ouvriers, les jeunes et les intellectuels du Donbass et d’autres centres industriels d’Ukraine orientale dans une société transformée par la révolution bolchevique et par la contrerévolution stalinienne, ils se rendirent compte que la majorité de cette société refusait leur idéologie comme réactionnaire. Tout en rejetant le stalinisme et la « dictature du prolétariat », le régime de parti unique, ces forces rejetaient également la restauration du capitalisme ainsi que la construction d’un État ukrainien fondé sur un « régime monocratique de dictature nationale » [29].

Après avoir réannexé l’Ukraine occidentale à l’Union soviétique à la fin de la guerre, le régime stalinien se trouvait confronté, dans cette région, à un vaste mouvement de guérilla ainsi qu’au mouvement très dense de résistance clandestine de l’UPA et de l’OUN. Outre les forces combattantes organisées et le soutien social dont il disposait, c’étaient la stratégie et le programme de ce mouvement national qui représentaient pour Staline un défi dangereux. L’UPA et l’OUN prônaient le « renversement de la dictature de la classe parasitaire des magnats staliniens et la destruction de la prison grand-russe des nations » au travers d’une « révolution sociale des masses travailleuses à l’échelle de toute l’URSS, combinée avec les révolutions nationales des peuples opprimés » ainsi que l’instauration d’un système d’États nationaux libres. L’Ukraine indépendante devait être une république démocratique avec un pouvoir populaire librement élu, respectant les droits de l’homme et du citoyen, le pluralisme politique et idéologique, ainsi que la liberté syndicale. Cette république serait fondée sur la propriété sociale des moyens de production fondamentaux, sur la participation des travailleurs à la gestion du procès de production et sur une planification démocratique du développement socio-économique. Dans ce cadre, on construirait une « société sans classes », conçue comme une « société d’ouvriers, de paysans et d’intellectuels travailleurs, sans capitalistes, ni grands propriétaires terriens ou parasites staliniens ». La direction clandestine de l’OUN expliquait en 1949 : « L’expérience montre que les classes exploiteuses peuvent se former non seulement sur la base de la propriété privée, mais aussi sur celle de la socialisation des instruments et des moyens de production, lorsqu’il n’y a pas de démocratie politique et que le pouvoir n’est pas exercé par le peuple, mais par un parti totalitaire unique. […] C’est pour cette raison que nous voulons construire une société sans classes, s’appuyant d’une part sur la propriété sociale et individuelle des instruments et moyens de production, et d’autre part, sur la démocratie politique, car c’est la seule façon d’exclure la formation de classes exploiteuses, qu’elles soient de type capitaliste ou de type bolchevique. » [30]

En Pologne, à l’ouest de la « ligne Curzon » – nouvelle frontière polono-soviétique –, l’UPA menait aussi la lutte armée. Ce mouvement fut exterminé d’abord par une déportation forcée de la population ukrainienne en Union soviétique ; puis, en 1947, lors de « l’opération Vistule » de l’armée polonaise, par une nouvelle vague de déportations (internes cette fois-ci), et par la déportation et la dispersion des paysans ukrainiens dans les territoires occidentaux et septentrionaux du pays. En Union soviétique, les dernières bases de guérilla et les réseaux clandestins ne furent liquidés que pendant la première moitié des années cinquante. Ainsi, malgré le recours, durant des années, à des moyens de terrorisme d’État à grande échelle en Ukraine occidentale, le régime stalinien rencontra des difficultés énormes pour briser l’esprit populaire de résistance. Par ailleurs, après avoir perdu la bataille sur leur terre, les combattants nationalistes montèrent une attaque inopinée à l’intérieur même du goulag qu’ils peuplaient depuis leur défaite. En 1953 et en 1954, ils lancèrent des grèves multinationales de bagnards dans les camps de concentration de Norilsk et Vorkouta, au nord du cercle polaire, jusqu’à Kinguir, dans le Kazakhstan central [31].

La mémoire de cette résistance nationale s’est transmise de génération en génération chez les dissidents ukrainiens. Ceux qui, comme Viatcheslav Tchornovil, Iryna Kalynets, les frères Mykhailo et Bohdan Horyn, Mykhailo Osadtchy et de nombreux autres, animent aujourd’hui l’Union ukrainienne d’Helsinki ainsi que d’autres mouvements et initiatives indépendants ont rencontré dans les camps de travail forcé durant les années soixante et soixante-dix des militants de la vieille garde nationaliste qui avaient lutté les armes à la main dans les rangs de l’UPA, puis organisé les grèves des bagnards. On trouve un témoignage de cette rencontre dans le livre d’Osadtchy. De longues décennies d’enfermement dans le goulag ne sont pas parvenues à briser ces militants. Avec une dignité et une force de caractère qu’ils tentaient d’inculquer aux nouvelles générations de dissidents ukrainiens emprisonnés, ils restaient inébranlables dans leur loyauté à la cause de l’indépendance nationale de leur peuple, et dans leur haine vis-à-vis du système de domination de la bureaucratie moscovite [32].

Il faut dire que dans l’ancienne Galicie, une institution nationale est parvenue à survivre dans la clandestinité jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit de l’Église catholique ukrainienne, autrement dit de l’Église uniate que Staline liquida en l’intégrant de force à l’Église orthodoxe russe. Grâce à une puissante adhésion populaire, un appareil ecclésiastique uniate, avec de larges ramifications, s’est maintenu durant plus de quarante ans malgré la répression policière. Elle compterait aujourd’hui près de quatre millions de fidèles, et tout récemment plusieurs dizaines de milliers d’entre eux ont réclamé à Lviv son rétablissement officiel.

Mobilisation populaire et l’Union ukrainienne d’Helsinki

On pouvait prévoir que si les ouvertures du régime soviétique découlant des réformes gorbatchéviennes devaient entraîner la renaissance d’un mouvement national en Ukraine, ce serait dans la région occidentale que celui-ci se développerait avec le plus de force, d’ampleur et de radicalisme. Et c’est ce qui s’est passe à partir de l’été 1988 à Lviv. Le premier mot d’ordre à susciter une mobilisation populaire fut celui de l’élection démocratique des délégués à la conférence centrale du PCUS, convoquée par Gorbatchev. Le 21 juin, une foule de 50 000 personnes, brandissant souvent le portrait de Gorbatchev, tentait d’intervenir dans le processus électoral, monopolisé par les appareils bureaucratiques. Le 7 juillet, 20 000 habitants descendaient dans la rue. L’initiative est partie de l’Union ukrainienne d’Helsinki, reconstituée trois mois plus tôt, et ce sont ses militants qui, du début jusqu’à la fin, ont donné le ton de cette manifestation comme de celles qui l’ont suivie. Face à la foule, Bohdan Horyn décrivit toute l’histoire de l’Union soviétique, de 1929 à l’ascension de Gorbatchev au pouvoir, comme « contre-révolutionnaire et anti-soviétique ». Il exigea la suppression des privilèges de la bureaucratie, l’expropriation des énormes propriétés du KGB et leur attribution à des projets socialement utiles, ainsi que le passage des pouvoirs réels aux institutions des républiques non russes. Ivan Makar, jeune ingénieur, défia le régime en menaçant d’appeler à une grève générale à Lviv en cas de répression policière des mobilisations. Il exigeait la reconnaissance des guérilleros de l’UPA en tant que combattants anti-staliniens ainsi que la construction de monuments à leur mémoire. Le 4 août, après l’interdiction des manifestations de rue spontanées par le Présidium du Soviet suprême de l’Union soviétique, une nouvelle manifestation à Lviv fut réprimée de manière extrêmement brutale par la police, qui lança des chiens sur la foule. « Les premières gouttes de sang et les dernières illusions de la population, traitée en ennemi par le pouvoir, tombèrent sur le pavé de Lviv. Tout était dans l’ordre : un peuple tentant d’exercer ses droits légitimes, et un pouvoir répondant par la répression », déclara l’Union ukrainienne d’Helsinki. Des tracts diffusés dans la ville à la suite de ces événements proclamaient : « A bas la démocratie des bergers allemands », « A bas la dictature et la violence bureaucratiques ! » Dès la fin de 1988, des manifestations de rue, de plus en plus fréquentes et combatives, avec la participation de dizaines de milliers d’habitants, reprirent à Lviv, en particulier à l’occasion de la campagne pour l’élection au Congrès des députés du peuple  [33].

Dans sa déclaration de principes, centrée sur la défense du droit des nationalités opprimées d’Union soviétique à l’autodétermination, l’Union ukrainienne d’Helsinki (UHS) se propose « d’activer les masses populaires sur tous les terrains pour impulser des mécanismes de participation populaire dans l’exercice du pouvoir d’État et dans le contrôle réel de l’appareil étatique ». « Pour démocratiser véritablement la société soviétique, des changements limités ne suffiront pas. Il est nécessaire de briser le régime étatique existant. […] L’UHS appelle au transfert du pouvoir réel de la république des mains du parti communiste entre celles des soviets de délégués du peuple démocratiquement élus. Tous les partis, unions, associations informelles, et même de simples groupes d’initiative de citoyens doivent avoir le droit de présenter leurs candidats à la députation. » Tout aussi indispensable est l’instauration de la liberté syndicale. La revendication d’une démocratie politique radicale s’accompagne de revendications non moins radicales quant à la démocratie nationale. A ces deux niveaux, l’UHS considère qu’il est « essentiel de supprimer complètement la Constitution soviétique d’origine stalinienne et brejnévienne, antidémocratique et centraliste, et d’élaborer des Constitutions de l’Union soviétique et des républiques sur des bases entièrement nouvelles. » En Ukraine, l’UHS considère que la meilleure garantie institutionnelle des droits des minorités nationales (c’est-à-dire non ukrainiennes) consisterait à leur assurer une autonomie nationale territoriale et, au cas où elles habitent des territoires dispersés, une autonomie nationale culturelle. L’UHS demande également le droit pour les Tatars de Crimée, déportés sur ordre de Staline à la fin de la guerre, de retourner sur leurs terres natales et de s’y réinstaller, ainsi que le rétablissement en Crimée d’une république autonome dans le cadre de la république soviétique d’Ukraine.

« A notre avis – dit la déclaration de principes de l’UHS –, les nations de l’Union soviétique seront capables de vivre à l’avenir dans le cadre d’une confédération d’États indépendants. La transition vers une telle confédération pourrait passer par la formation d’une fédération des républiques démocratiques souveraines. » [34] Il existe diverses opinions sur ce point au sein de l’UHS, pour ne pas parler de fortes divergences. Ainsi, par exemple, Levko Loukianenko, président du Comité exécutif de l’UHS pour l’année 1989, est partisan de la séparation et d’une indépendance étatique complète. En 1961, il fut condamné à mort, et après la commutation de sa peine, il passa quinze ans au goulag pour avoir tenté de former un parti politique ouvrier et paysan dont l’objectif était de défendre le niveau de vie des travailleurs, de lutter contre le pouvoir bureaucratique et le chauvinisme russe, et qui prônait la séparation de l’Ukraine. Aujourd’hui, il explique qu’aux côtés d’autres mouvements sociaux et courants politiques indépendants, « il est indispensable, avec la perestroïka et le développement des mouvements de libération nationale dans d’autres républiques d’Union soviétique, de construire un courant ayant pour but la sortie de l’Ukraine de l’Union soviétique et la fondation d’une république indépendante » [35].

Cette position n’est et ne peut être celle de l’UHS, dans la mesure où celle-ci n’est pas un parti politique, mais un mouvement pluraliste des droits de l’homme, du citoyen et de la nation, et où ses adhérents individuels et collectifs peuvent se prononcer pour la solution de la question ukrainienne, « soit sous forme de fédération ou de confédération avec d’autres peuples d’Union soviétique et d’Europe, soit sous forme d’une indépendance étatique totale ». En outre, plusieurs partis politiques sont en voie de formation en Ukraine, revendiquant l’indépendance nationale.

Après les manifestations publiques de juin-août 1988 à Lviv, leur principal organisateur, Ivan Makar, fut arrêté, battu par la police et incarcéré, devenant ainsi le premier prisonnier politique de la perestroïka en Ukraine. La grève de la faim qu’il mena en prison ainsi que les protestations populaires ont abouti à sa libération en novembre de cette même année. Le fait d’avoir lancé la revendication de réhabilitation des combattants de l’UPA lui a valu toute une campagne de presse officielle. Bien que ce mouvement ait été écrasé voici près de trente-cinq ans, la lutte idéologique du pouvoir soviétique à son encontre n’a jamais cessé ni perdu d’intensité. Déjà en 1987, dans une lettre ouverte à Gorbatchev, le dirigeant de l’UHS, Tchornovil, réclamait l’ouverture de recherches historiques objectives au sujet de l’UPA, évoquant le fait que les chauvins russes « utilisent abondamment jusqu’à aujourd’hui le terme de bandériste pour désigner quelqu’un venant d’Ukraine occidentale et, plus généralement, tous ceux qui persistent à utiliser la langue littéraire ukrainienne au lieu du sourjyk ukraino-russe, et qui manifestent un minimum d’auto-conscience nationale ». Éternellement présentés comme les pires « ennemis du peuple » et comme des criminels animés par le « nationalisme bourgeois » le plus rétrograde au service du fascisme allemand, puis de l’impérialisme américain, les « bandits de l’UPA » ne peuvent s’attendre à une grâce posthume quelconque sans que cela n’implique l’écroulement de l’un des fondements de la légitimité historique, déjà durement ébranlée, du régime existant en Union soviétique.

En réponse aux attaques de la presse, Makar a proposé d’ouvrir les archives toujours secrètes du NKVD et du KGB pour vérifier qui, dans les faits, a commis des crimes horribles en Ukraine occidentale pendant les années d’après-guerre. « On voit même certains de ceux qui ont commis de véritables crimes contre l’humanité se promener maintenant dans les rues de notre ville, en arborant des médailles sur la poitrine. Il s’agit de ceux qui n’ont pas combattu au front, mais contre une population pacifique, fusillant ou déportant nombre de gens en Sibérie. Ils évitent de dire à haute voix toute la vérité quant à leurs “actes héroïques” sur notre terre. » Fin novembre 1988, l’organe central du Comité central du PC, du Soviet suprême et du Conseil des ministres d’Ukraine, Radianska Oukraina, a pris l’affaire en main. « Ces derniers temps, on a vu surgir des questions lors de meetings ou de réunions de citoyens de la république, ainsi que dans la presse, au sujet de l’attitude à adopter envers les bandes nationalistes bourgeoises de la région occidentale de la RSS d’Ukraine. Certains se prononcent même pour la “réhabilitation” de ces bandes et pour la construction de monuments à la mémoire des bandéristes “tombés au combat”. On propose aussi de renverser complètement le jugement selon lequel les formations de la prétendue Armée insurrectionnelle ukrainienne étaient des bandes armées, et de reconnaître qu’il s’agissait d’un “mouvement de libération nationale” dirigé contre le stalinisme et contre les violations bien connues de la politique léniniste concernant les nationalités. » Dans une série de sept longs articles, Radianska Oukraina a opposé un niet catégorique à de pareilles revendications. Par la suite, durant la campagne des élections au Congrès des députés du peuple, les appareils de Chtcherbytsky se sont servis de cette nouvelle contre-offensive idéologique au sujet de l’UPA pour intimider plusieurs candidats indépendants et leurs électeurs. L’un de ces candidats, l’écrivain Roman Hromiak, fut accusé de faire l’apologie de l’UPA de manière occulte. Un autre, le poète Rostyslav Bratoun, fut accusé d’avoir appartenu aux jeunesses de l’OUN. Ce à quoi Bratoun répondit courageusement qu’il militait effectivement dans les rangs nationalistes sous l’occupation allemande, parce que c’était le seul endroit où il pouvait combattre les fascistes.

Mais la pression populaire croissante n’a pas manqué d’ouvrir des brèches dans ce domaine-là aussi. A peine la série d’articles de Radianska Oukraina était-elle terminée qu’une revue littéraire de Kiev publiait une nouvelle de Borys Khartchouk, La Nuit des cerises, dont le contenu est sans précédent. C’est l’histoire de la capture et de l’interrogatoire, puis de la fugue de prison et de la mort d’une jeune paysanne, agent de liaison des guérilleros de l’UPA, ainsi que celle d’un agent de la police politique soviétique, ukrainien lui aussi, qui en tombe amoureux et s’enfuit avec elle. Et ce qui constitue la trame du roman, ce sont les convictions et les motivations de cette « femme bandit nationaliste », enfermée dans une prison qui servit initialement à la police polonaise, puis à la Gestapo, et maintenant au NKVD. Sceptique devant les mots d’ordre de ses camarades, tel « l’Ukraine avant tout », l’héroïne, pour sa part, ne veut être « ni une Petite-Polonaise, ni une Petite-Russe, ni une untermensch [être inférieur], ni un sujet soviétique, mais tout simplement un être humain sur sa propre terre », une terre débarrassée de tous les occupants et libérateurs étrangers successifs qui ne cherchent qu’à « nous prendre notre pain, notre langue et notre liberté » [36]. Le message de la nouvelle est clair : c’est pour défendre ces trois valeurs élémentaires que les paysans d’Ukraine occidentale se sont enrôlés dans les « bandes nationalistes » ou qu’ils les soutenaient au risque de déportations, de réclusions dans les bagnes, des tortures les plus inhumaines et de fusillades en masse.

Après la chute de Chelest, une œuvre de Kharchouk fut l’objet d’une condamnation féroce de la part de la critique littéraire au service du régime Chtcherbytsky, pour avoir mis en cause les « principes sacrés » de la politique soviétique des nationalités et pour avoir abordé la vie « de manière humaniste abstraite et transhistorique ». La Nuit des cerises est restée des années dans les tiroirs de l’auteur pour n’être publiée que peu après sa mort, au moment où une autre revue publiait son essai, La Parole et le Peuple, lequel développe justement une réflexion sur les rapports entre le pain, la langue et la liberté. A la limite, un peuple peut être dépourvu de pain, mais il ne périra pas s’il sauvegarde sa langue, car cela lui donne la capacité de reprendre à tout moment le combat pour la justice sociale et la liberté nationale. Khartchouk vérifie la validité de cette idée en passant en revue mille ans de rapports entre les destinées de la langue ukraimenne et du peuple ukrainien pour conclure que la souveraineté formelle de la république soviétique d’Ukraine restera une pure fiction tant que la langue nationale ne deviendra pas la langue d’un véritable État – ce qui constitue aujourd’hui la revendication centrale commune de tous les courants du mouvement national [37].

1654 : ascension et chute d’un mythe stalinien

Le réveil actuel de la société soviétique, après de longues décennies d’écrasement stalinien, passe inéluctablement par le réveil de sa mémoire historique – d’où le poids impressionnant qu’occupe la recherche de la glasnost, non seulement chez les intellectuels, mais chez de simples citoyens, l’effort accompli pour remplir lesdites « pages blanches » qui, plutôt que blanches, sont bien souvent remplies d’un bout à l’autre par les falsifications les plus grossières et les plus fantastiques. Il en est ainsi parce qu’en Union soviétique, avec le stalinisme, les questions d’histoire, même très lointaines (y compris parfois celles de l’ethnogenèse et de l’archéologie) sont devenues partie intégrante de la doctrine du Parti au pouvoir et de l’État, au point que l’adhésion à une thèse d’histoire pouvait tracer une ligne de clivage entre le pouvoir et la dissidence, entre la légalité et le crime. Dans cet État multinational où la domination nationale est un fondement structurel, il faut parler du réveil de la mémoire au pluriel, du réveil des mémoires car celles des peuples opprimés se constituent en sujets distincts, possédant des contenus et des dynamiques propres. Parmi elles, la mémoire nationale du peuple ukrainien représente sans doute une bombe à retardement, avec une charge explosive particulièrement puissante. Jadis beaucoup plus avancé dans son développement que le peuple russe, après être tombé sous la domination de ce dernier (ou plutôt sous les dominations successives, mais tout aussi féroces, du tsarisme d’abord, et du stalinisme ensuite), il s’est vu acculé à une position d’infériorité et menacé d’être réduit à un appendice « petit-russe » de celui qui s’était mis à se considérer comme son « frère aîné » et à s’appeler grand-russe. C’est cette contradiction qui, à Moscou, fait de la suppression de la mémoire nationale ukrainienne une tâche étatique permanente et qui, à Kiev, fait de son réveil une puissante bombe à retardement.

La Ruthénie (Rous’), État féodal formé au milieu du IXe siècle autour de la ville de Kiev, qui couvrait un grand territoire allant de la Baltique jusqu’à la mer Noire et jusqu’à la Volga à l’est, et qui était florissant grâce au contrôle des routes commerciales menant à Byzance fut fondée par les ancêtres ethniques des Ukrainiens. L’État de Moscovie ne fut constitué que plusieurs siècles après. Mais dans la mesure où, au XIVe siècle, l’État lituanien s’empara de la Ruthénie (en se ruthenisant lui-même dans sa culture et dans sa langue étatique, sous l’influence de cette culture plus avancée), les princes puis les tsars moscovites se sont attribués le nom de ce pays disposant d’un passé splendide, et la Moscovie est devenue la Russie (Rossiia, nom grec de la Ruthénie) et même la Grand-Russie. Quant à l’ancienne Ruthénie, on se mit peu à peu à l’appeler Ukraine, ce qui voulait dire « confins » (ceux de l’ancien État de Kiev), son peuple prenant le nom d’ukrainien. Jusqu’à récemment, certaines communautés ukrainiennes situées à l’extrême ouest du territoire ethnique continuaient à se définir comme ruthènes. Par la suite, à la recherche d’une légitimité pour l’empire tsariste, l’historiographie russe inventera la théorie selon laquelle la Ruthénie fut l’État des ancêtres des Grands-Russes qui, au XIIIe siècle, fuyant l’invasion mongole, se déplacèrent vers le nord pour reconstruire leur État à Moscou. En 1923, l’empire tsariste étant aboli, de même – semblait-il – que son idéologie étatique, toute cette théorie fut démontée par Matviy Yavorsky, brillant historien marxiste ukrainien. Il a montré qu’en Ruthénie l’invasion mongole avait donné le signal de l’éclatement d’une grande révolution populaire au cours de laquelle la paysannerie ruthène avait exterminé la classe dirigeante et son système de domination. Ce n’est pas le peuple qui a fui, mais bien la classe féodale, et non au nord, mais en Lituanie, impulsant de ce fait la ruthénisation culturelle de la classe féodale locale [38].

Avec la liquidation par le pouvoir stalinien, à la fin des années vingt et au début des années trente, de l’école de l’historiographie marxiste de Yavorsky – ainsi que de l’école populiste de Mykhailo Hrouchevsky –, l’idéologie stalinienne de l’histoire a renoué avec la théorie tsariste, produisant une doctrine selon laquelle l’État ruthène de Kiev était le berceau de trois peuples frères, le russe, le biélorusse et l’ukrainien, dont le destin historique était par là même de se « réunifier » et de vivre en commun dans un État russe unique. Cette doctrine s’est vue définitivement consolidée après le fameux toast de Staline à la victoire sur le fascisme allemand, en mai 1945, lorsqu’il annonça que les Russes étaient le peuple dirigeant, et le plus éminent de tous les peuples de l’Union soviétique – et, pour cette raison, du monde, comme les appareils idéologiques du Kremlin seront prompts à le suggérer. En 1988, on célébrait à Moscou – avec la bénédiction de Jean-Paul II – l’anniversaire du millénaire de la christianisation de la Ruthénie-Ukraine comme celui de la Russie, exacerbant de ce fait le sentiment de frustration au sein du peuple ukrainien face à cet acte d’expropriation de son patrimoine national.

La révolution cosaque déclenchée en 1648 – une gigantesque guerre populaire de libération sociale et nationale qui coïncida avec la révolution bourgeoise anglaise, menaçant de mettre à genoux l’État polono-lituanien et de s’étendre à tout l’Est européen – joua un rôle fondamental dans la constitution de la nation ukrainienne, d’autant plus marquant qu’elle intervenait par la voie révolutionnaire. Territoire d’expansion pour la féodalité polonaise et lituanienne, pour sa structure étatique et sa religion catholique, l’Ukraine était alors un pays où seul un quart de la population se trouvait réduit à une situation de servage réel et direct. La structure sociale laissait un espace très large au développement de tendances petites-bourgeoises, portées avant tout par les petits producteurs agricoles libres qu’incarnait la figure du cosaque. Cet espace se vit renforcé par la tendance à l’exportation de la production manufacturière et agricole vers le marché européen, par le processus de formation d’un marché panukrainien et par l’existence, dès la moitié du XVIe siècle, d’un État cosaque de démocratie militaire – la Sitch de Zaporjjia – sur la frontière méridionale du pays. Il s’agissait là d’un État représentant l’expression politique concentrée des tendances menant au développement du capitalisme. « Jusqu’à un certain point, on peut appréhender la chaîne ininterrompue des insurrections cosaco-paysannes entre 1591 et 1648 comme la lutte de deux États où l’un, féodal en son essence, occupait le territoire du second, tendant à consolider sa domination, et où l’autre, bourgeois par sa nature, défendait son indépendance tout en cherchant à libérer le territoire occupé et à le soumettre à sa juridiction », écrivait Mykhailo Braitchevsky, archéologue ukrainien, dans les années soixante, dans un ouvrage renouant avec les acquis de l’école de Yavorsky [39]. Cet ouvrage fut interdit de publication et attira de sérieux ennuis policiers à son auteur, après la chute de Chelest. Sous le commandement du hetman Bohdan Khmelnytsky, l’armée cosaque de la Sitch impulsa un soulèvement paysan et citadin de masse qui, à l’exception des domaines de l’Église orthodoxe ukrainienne, détruisit presque complètement les rapports de production et de propriété féodaux en Ukraine, ouvrant la voie à la construction d’une société entièrement nouvelle et d’un État national.

Mais, comme le montre Braitchevsky, en contradiction avec la dynamique de cette révolution, la couche supérieure cosaque (Khmelnytsky en tête) n’aspirait qu’à obtenir les droits et privilèges féodaux de la part de l’État polono-lituanien. C’est la raison pour laquelle elle forma la marche sur la Pologne. Ses aspirations s’étant vues déçues par le côté polonais, et face à une révolution qu’elle ne contrôlait plus, elle se tourna vers Moscou. C’est en 1654 que sera signé l’accord de Pereiaslav, sur lequel Khmelnytsky s’était mis d’accord avec le tsar moscovite et qui plaçait l’État ukrainien sous la protection de ce dernier. L’étude de Braitchevsky fait bien ressortir la nature sociale de cet accord qui amorce un long processus de mainmises, d’annexions et de colonisation tsaristes russes. Produit d’une révolution populaire, l’État cosaque se fondait sur des libertés politiques et sur une démocratie sociale sans parallèle dans l’Europe d’alors, laquelle se traduisait sur le plan culturel par la scolarisation massive de la population, y compris féminine, par la floraison du discours écrit, des arts et des sciences. C’est à Kiev que les tsars recrutaient alors l’élite intellectuelle leur permettant de mettre en œuvre des programmes de modernisation de leur empire naissant. Progressivement, la domination tsariste conduisit au démantèlement de l’État cosaque et de ses libertés, à la soumission de la paysannerie ukrainienne acculée au servage, à la destruction des livres ukrainiens et des imprimeries, et à la réduction de la nationalité ukrainienne à une réalité purement ethnographique, symbolisée par le nouveau nom officiel d’Ukraine – la Petite-Russie. En 1863, l’abolition du servage s’accompagna de l’interdiction de la littérature ukrainienne, et de la langue ukrainienne en tant que langue scolaire – interdiction confirmée par le tsar en 1876. Mais la langue fut préservée au sein de la paysannerie et, avec elle, la possibilité de reconstruire une mémoire historique nationale. Il suffit pour cela qu’apparaisse un génie comme le poète Tarass Chevtchenko, fils de serf.

Comment l’idéologie stalinienne de l’histoire aborde-t-elle ce terrible effondrement de la civilisation ukrainienne auquel a conduit la demande de protection de l’un des États les plus progressistes de l’époque, adressée par Khmelnytsky à l’empereur de l’un des États les plus rétrogrades d’Europe ? A partir de la fin des années trente, l’historiographie officielle caractérisant Khmelnytsky comme prétendument « traître à la cause des masses laborieuses ukrainiennes » change brusquement, apparemment sur l’ordre personnel de Staline, pour devenir entièrement positive et glorieuse et se voir immédiatement consacrée par la littérature, le théâtre et le cinéma. En 1943, en pleine guerre, la Pravda annonce : « Dirigeant politique le plus remarquable de son époque, il comprenait parfaitement que le salut du peuple ukrainien n’était possible que par la voie de l’alliance avec le peuple frère russe. Khmelnytsky a consacré sa vie à l’accomplissement de deux tâches essentielles : la libération de l’Ukraine du joug étranger, et l’unification de celle-ci avec la Russie. » [40] En 1954, année du 300e anniversaire de l’accord de Pereiaslav, proclamé fête d’État, le pouvoir soviétique annonça que « cet acte historique a scellé la lutte éternelle du peuple ukrainien attaché à sa liberté contre les oppresseurs étrangers, pour la réunification avec le peuple russe dans un État russe unique » (41). Dès lors, ce n’est plus d’une unification, mais d’une réunification qu’il s’agira (selon la théorie du berceau commun, de l’État ruthène, ou plutôt déjà russe). L’ouvrage de Braitchevsky évoqué plus haut s’intitule Annexion ou réunification ? – titre aussi évocateur que celui du livre de Dziouba, écrit au même moment, Internationalisme ou russification ? Braitchevsky y démasque la réécriture, stalinienne et chauvine grand-russe, de toute l’histoire de l’Ukraine où, en contradiction flagrante avec la prétendue « approche de classe marxiste-léniniste », tout événement ou personnage de cette histoire n’est jugé qu’à partir de son attitude envers la Russie. Le résultat est grotesque. En lisant les ouvrages historiques soviétiques, on découvre un peuple très particulier qui, à quelques exceptions près, n’a engendré tout au long de son histoire que des personnalités politiques spécialisées dans les pires trahisons ou servant d’agents à des puissances étrangères. « Pendant des siècles, le peuple ukrainien n’aurait lutté avant tout que contre sa propre indépendance nationale » et « tous ceux qui l’ont appelé au combat pour l’indépendance nationale n’étaient que ses pires ennemis », ironise Braitchevsky.

Il y a vingt ans, un ouvrage comme celui de Braitchevsky sur un sujet tel que l’accord de Pereiaslav de 1654 représentait un acte politique de militantisme dissident qu’on pouvait payer très cher. Braitchevsky s’est relativement bien sorti d’affaire. En 1972, on l’a obligé à renier son ouvrage sur les ondes de la radio de Kiev, et durant plusieurs années, aucun de ses écrits – même traitant des questions archéologiques les plus neutres – ne put être imprimé. C’était aussi le cas de Dziouba, de Khartchouk et de beaucoup d’autres écrivains, chercheurs, etc. Aujourd’hui, avec la montée du mouvement national qui utilise la glasnost à son profit, le contenu véritable et la signification de l’accord de Pereiaslav commencent à être connus et discutés, non seulement lors de débats entre historiens, mais sur la place publique. En avril 1989, un journal à grand tirage a publié l’article d’un historien fondé sur un document de première importance, jusqu’alors occulte aux chercheurs – une chronique rédigée en 1710, et depuis lors publiée une seule fois en 1854, dans une version largement censurée par le pouvoir tsariste. Il s’agit d’un compte rendu détaillé de ce qui fut réellement négocié et signé à Pereiaslav [42]. Et c’est un démenti fracassant de tout ce que l’historiographie soviétique, les manuels scolaires, la presse du PCUS racontaient depuis la fin des années trente sur la prétendue unification étatique d’Ukraine avec la Russie, concertée alors par Khmelnytsky avec le tsar moscovite.

A l’été 1709, lors de la guerre dite du Nord, l’armée du tsar Pierre le Grand triompha des troupes alliées du roi suédois Charles XII et de l’hetman d’Ukraine, Ivan Mazepa. Cette victoire initia un changement radical du rapport de forces en Europe orientale et marqua l’émergence de l’autocratie russe en tant que grande puissance de cette région. Elle signifia aussi la victoire décisive des tsars et des boyards de la Grande-Russie sur l’Ukraine et sur tout ce qui restait encore des acquis de la révolution cosaque et de l’État qu’elle avait engendré. Mécène ayant impulsé l’épanouissement du baroque cosaque, homme d’une culture très élevée et d’une pensée politique assez avancée pour son temps (elle attira l’attention de Voltaire, tout comme sa vie inspira Byron, Victor Hugo et Liszt), Mazepa était parallèlement engagé dans la construction d’un régime néo-féodal auquel il cherchait à soumettre la paysannerie cosaque par des moyens souvent cruels, et il était en permanence confronté à des soulèvements populaires. Mais la classe dirigeante moscovite aspirait à établir sa propre domination sur la paysannerie ukrainienne, à détruire le capital marchand ukrainien, à conquérir le monopole d’accès commercial à la mer Noire et à mettre la main sur les industries cosaques en expansion. La suppression de tout pouvoir ukrainien constituait pour elle un élément vital, même si celui-ci commençait déjà à rompre avec ses origines révolutionnaires. C’est pour cette raison qu’après avoir été un protégé de Pierre le Grand et après avoir cherché des soutiens à Moscou contre les soulèvements populaires, Mazepa décida de procéder à la séparation de l’Ukraine et de rétablir un Etat indépendant en profitant de l’invasion suédoise. La défaite de Poltava ainsi que la vaste et sanglante répression perpétrée par l’armée tsariste permirent de mettre fin aux aspirations indépendantistes. Sitch, base militaire, industrielle et commerciale des cosaques zaporogues libres, située au-dessous des grandes cataractes du bas Dniepr et toujours insoumise au pouvoir moscovite, fut alors écrasée pour être définitivement annihilée en 1775, sur ordre de Catherine II.

Considéré par les mouvements nationaux successifs comme un héros de la lutte pour l’indépendance de l’Ukraine, Mazepa est devenu, dans l’historiographie soviétique, un traître majeur figurant sur la longue liste des traîtres ukrainiens « désireux, au nom des intérêts de classe réactionnaires, de soumettre l’Ukraine au joug étranger ». Un sort tout à fait différent fut réservé à un grand seigneur féodal ukrainien, Vassyl Kotchoubey, qui collabora avec le pouvoir tsariste contre Mazepa. Les historiens soviétiques l’ont élevé au rang de quasi-héros populaire et martyr de la cause de la « réunification » du peuple ukrainien avec le peuple russe. L’un de ces historiens s’est rendu célèbre pour avoir conseillé aux instituteurs d’organiser des excursions scolaires sur la tombe de Kotchoubey « afin d’inculquer aux élèves le sens du patriotisme soviétique ».

En juin 1989, les organisations chauvines « Jeune Russie » et « Union patriotique Pamiat » ont organisé à Leningrad, à Moscou et dans d’autres villes, des groupes expéditionnaires de jeunes devant se rendre à Poltava pour célébrer avec éclat le 280e anniversaire de la victoire des armées tsaristes. L’initiative comptait avec le soutien du Comité central du Komsomol et du ministère de la Défense de l’Union soviétique. Dénoncée comme une provocation à l’égard du peuple ukrainien, elle a suscité les contre-mobilisations de la part des organisations indépendantes ukrainiennes. De Kiev, Lviv, Tchernihiv, Kharkiv, Tchernivtsi, Dnepropetrovsk, des manifestants sont descendus à Poltava et, malgré la répression policière, ils ont fait échouer la célébration. En même temps, l’historien Vassyl Marotchkine réduisait à néant les thèses de l’historiographie soviétique en démontrant, dans le journal Oukraina (n° 25, 1989), que Mazepa fut en réalité l’homme d’État, ukrainien le plus éminent après Khmelnytsky et que son passage aux côtés du roi suédois obéissait à un plan stratégique visant « à libérer l’Ukraine du pouvoir des tsars moscovites ». Mazepa – affirmait Marotchkine – ne commit aucune trahison. Les traîtres n’étaient autres que Pierre le Grand et ses prédécesseurs sur le trône de Moscou, qui avaient détourné l’accord de Pereiaslav garantissant la liberté et l’indépendance au peuple ukrainien, puis falsifié grossièrement le texte même de cet accord.

Le jour approche où les textes de l’accord de Mazepa avec Charles XII, occultés à la société soviétique, seront rendus publics. Ils établissaient la chose suivante : « Des deux côtés du Dniepr, l’Ukraine – avec l’armée zaporogue et le peuple petit-russe – doit rester éternellement libre de toute emprise étrangère. Aucun État allié, même sous prétexte de la libérer ou de la protéger, ou en invoquant toute autre raison, ne peut prétendre exercer un pouvoir absolu sur l’Ukraine et sur l’armée zaporogue, faire d’elle une vassale ou la soumettre à une autre forme de dépendance, ni percevoir d’elle une redevance ou un impôt quelconque. » Des revendications tout à fait similaires à celles d’il y a presque trois siècles commencent à émerger du mouvement national actuel.

Ainsi s’évanouissent l’un après l’autre les mythes historiques staliniens, souvent repris de l’idéologie étatique tsariste et ravalant le peuple ukrainien au rang de « petit-russe ». Chaque mythe brisé de l’historiographie impérialiste constitue un acte de libération pour un peuple colonisé, comme le disait Frantz Fanon. Ce qu’on commence à découvrir avec stupeur, c’est le fait qu’en Europe même il existe encore des peuples confrontés à une tâche aussi élémentaire que la récupération de leur mémoire.

Cette dernière passera inévitablement par la conquête de la glasnost concernant une autre grande révolution ukrainienne, celle de 1917-1920, son rapport extrêmement contradictoire avec la révolution sociale russe, et sa forte tendance à constituer l’Ukraine soviétique en État indépendant. Tendance qui traversait en profondeur le parti bolchevique même en Ukraine, et qui a donné lieu successivement à l’apparition de deux partis communistes ukrainiens non bolcheviques parce que indépendantistes – une dimension de l’histoire escamotée en permanence. Cette récupération passe d’abord par la redécouverte de ce qui, après le démantèlement de l’État cosaque, fut la période du plein épanouissement de la nationalité ukrainienne – l’« ukrainisation », s’accompagnant de la renaissance culturelle des années vingt et de la tentative, sous la direction du vieux bolchevik Mykola Skrypnyk, de construire un véritable État national ukrainien à l’intérieur de l’Union soviétique [43]. En 1933, les suicides de Skrypnyk et de Mykola Khvylovy sonnèrent le glas de la révolution nationale ukrainienne pour toute une période qui prend à peine fin. Ivan Dziouba parle publiquement d’une « renaissance fusillée » [44] dont les acquis sont revendiqués avec une détermination croissante par des secteurs toujours plus larges de la société ukrainienne. Et ce, en dépit des efforts de l’appareil de Chtcherbytsky pour tenter de limiter la circulation d’un journal comme Literatourna Oukraina, qui affiche ces revendications ainsi que d’autres du même genre. On ne peut plus raconter dans les écoles à propos de Khvylovy, écrivain et militant bolchevique, dirigeant spirituel le plus éminent de la « renaissance fusillée » que « c’était l’ennemi le plus acharné du pouvoir soviétique », comme on l’a fait durant quarante-cinq ans après son suicide. Ni répondre à quelqu’un demandant à lire ses œuvres « qu’un jour, on a entendu parler d’un individu qui lisait ce type de choses et que, depuis lors, on ne l’a plus jamais revu ». On peut lire l’histoire de sa persécution par Staline et son régime dans certains journaux, et ses œuvres commencent à être éditées, même si c’est de manière sélective [45].

On ne sait pas si l’une des plus importantes d’entre elles, dont le manuscrit lui fut confisqué par la police politique en 1926 et qui s’intitulait L’Ukraine ou la Petite-Russie ? sera retrouvée un jour dans les archives dont le KGB a hérité. Mais en tout état de cause, plusieurs passages en ont été sauvés. En particulier, celui où Khvylovy expliquait pourquoi l’Ukraine devrait être indépendante : « Si une nation fait preuve durant des siècles de sa volonté d’exister et de se constituer en entité étatique, toutes les tentatives visant à étouffer d’une manière ou d’une autre un tel développement ne pourront […] qu’introduire une dimension chaotique dans le processus d’ensemble de l’histoire universelle. » [46]

 

 

[1] Voir H. KOSTIUK, Stalinist Rule in the Ukraine A Study of the Dccade of Mass Terror (1929-1939), Institut zur Erforschung der UdSSR, Munich, 1960 ; B. KRAWCHENKO, « La grande famine en Ukraine », L’Alternative, n° 24, 1983 , M. DOLOT, Les Affames : l’holocauste masqué, Ramsay, Paris, 1986 ; R. SERBYN, B. KRAWCHENKO (eds.), Famine in Ukraine, 1932-1933, Canadian Institute of Ukrainian Studies (CIUS), Edmonton, 1986 ; R. CONQUEST, The Harvest of Sorrow. Soviet Collectivization and the Terror-Famine, Oxford University Press, New York, 1986

[2] Voir, par exemple, V. PAKHARENKO, « Holodnyi 33-ii », Molod Tcherkachtchyny, n° 30, 1988 ; S. KOULTCHYTSKY, « Trydtsiat tretii », Silski Visti, 12 juin 1988

[3] L. TROTSKY, Œuvres, vol. 21, Institut Leon-Trotsky, Paris, 1986, p. 125.

[4] Cité par M. M. POPOV, Naryss istorii Komoumstytchnoi Partit (bilchovykiv) Oukrainy, Kharkiv, 1929, p 243-245.

[5] L. V. TCHOUIKO, Braki i rozvody : Demografitcheskoie issledovanue na primere Oukrainskoi SSR, Moscou, 1975, p. 77-80.

[6] En réalité, il ne s’agit souvent que d’un argot ukraino-russe ; par ailleurs, les preuves ne manquent pas que ce type de données est souvent falsifié pour « améliorer » les taux de bilinguisme. Voir B. KRAWCHENKO, « Ethno-Demographic Trends in Ukraine in the 1970s », in Ukraine after Shelest, CIUS, Edmonton, 1983, p. 109-113.

[7] V. I. KOZLOV, Natsionalnosti SSSR : Etnografitcheskii obzor, Moscou, 1982, p. 301-302.

[8] I.M. KOURMAN, Vplyv kultury na formuvannia osoby v SRSR, Kiev, 1973, p. 131-132 [9] E.V. TADEVOSIAN, « Sovetskii narod — novaia istoritcheskaia obchtchnost liudei », Voprossy Istorii KPSS, n° 5, 1972, p. 25.

[10] « Z plenumu Spilky Pysmennykiv Oukrainy », Literatourna Oukraina, 9 juillet 1987.

[11] M. SHKANDRIJ, « Literary Politics and Literary Debates in Ukraine 1971-1981 », in Ukraine After Shelest, p 64 ; B. LEWYTZKYJ, Politics and Society in Soviet Ukraine, 1953-1980, ClUS, Edmonton, 1984, p. 184-185 ; Soviet Ukrainian Affairs, vol. 3, n° 1, 1989, p. 28-29.

[12] Processus ethniques en URSS, Moscou, 1983, p. 169 ; B. KRAWCHENKO, Social Change and National Consaousness in Twentieth-Century Ukraine, Macmillan, Londres, 1985, p 212-213

[13] B. KRAWCHENKO, op. cit., p. 210.

[14] Sauf dans le cas de Kiev, nous utilisons dans cet article les noms ukrainiens et non russes des localités d’Ukraine – Tchornobyl et non Tchernobyl, Lviv et non Lvov, etc.

[15] I.S. KOROPECKYJ (ed.), The Ukraine within the USSR : An Economie Balance Sheet, Praeger, New York-Londres, 1977, p. 84-108.

[16] B. KRAWCHENKO, op. cit., p. 206.

[17] Processus ethniques en URSS, op. cit., p. 101, 199.

[18] Z. L. MELNYK, « The Economie Price of Being a Soviet Republic. The Case of Ukraine », in W. DUSHNYK (ed.), Ukraine in a Changing World, New York, 1977, p. 172.

[19] V.N. BANDERA, “External and Intraunion Trade and Capital Transfers”, in I.S. KOROPECKYJ (ed.), op. cit., p. 256. [Cette référence manquait dans la publication originale – zmk.]

[20] I. DZIOUBA, Internationalisme ou russification ?, Nouvelle Optique-Savelli-PIUF, Montréal-Paris, 1980. II est intéressant de noter que ce livre, interdit en URSS, est paru en Chine populaire.

[21] Pour une analyse de la période Chelest, voir B. LEWYTZKYI, op. cit., p. 92-155. Pour celle de la dissidence, voir J. BELOCERKOWYCZ, Soviet Ukrainian Dissent : A Study of Political Alienation, Westview Press, Londres, Boulder, 1988.

[22] Voir V. HAYNES, « Le groupe Helsinki d’Ukraine », et V. STOUSS, « Solidarité et le renouvellement d’opposition ukrainien », L’Alternative, n° 27/28, 1984.

[23] V. HAYNES, M. BOJCUN, The Chernobyl Disaster, Hogarth Press, Londres, 1988, p. 181-188.

[24] B. NAHAYLO, « Mounting Opposition in Ukraine to Nuclear Energy Programme », Soviet Ukrainian Affairs, vol 2, n° 1, 1988.

[25] « 10 000 Take the Streets in Protest », Ukrainian Peace News, vol. 2, nos 2/4, 1988.

[26] V. HAYES, M. BOJCUN, op. cit., p. 169, 192.

[27] Voir W. KOSYK, L’Allemagne national-socialiste et l’Ukraine, Publications de l’Est européen, Paris, 1986, ouvrage qui reproduit de nombreux documents d’archives allemands. Voir aussi J.A. ARMSTRONG, Ukrainian Nationalism, Columbia University Press, New York-Londres, 1963.

[28] Voir L. CHANKOVSKY, « Oukrainska Povstantcha Armia », in Istoria oukrainskoho viiska, Ukrainian Book Club, Winnipeg, 1953.

[29] L’expérience des réseaux clandestins de l’OUN agissant sous l’occupation allemande en Ukraine méridionale et leur transformation idéologique ont été étudiées par L. CHANKOVSKY, Pokhidni hroupy OUN, Oukrainskyi Samostiinyk, Munich, 1956. Voir aussi le récit de l’ancien dirigeant de l’OUN du Donbass, Y. STAKHIV, « Natsionalno-politytchne jyttia Donbassou, 1941-1943 rr. », Soutchasna Ukraina, n°s 16-19 (144-147), 1956.

[30] « Roziasnennia Provodou OUN na oukrainskykh zemlakh v deiakykh ideolohitchnykh, prohramovykh i politytchnykh pytanniakh », Sourma, n° 25, 1950. Voir aussi P.J. POTICHNYJ, Y. SHTENDERA, Political Thought of the Ukrainian Underground, 1943 1951, CIUS, Edmonton, 1986.

[31] Le rôle dirigeant des nationalistes ukrainiens dans ces grèves est largement confirme par P. BARTON, L’Institution concentrationnaire en Russie 1930-1957, Plon, Paris, 1959, p 255-388. Deux dirigeants ukrainiens des grèves à Norilsk ont publie leurs mémoires : Y. HRYCYAK, Korotkii zapys spohadiv, Smoloskyp, Baltimore-Toronto, 1980 ; D. SHUMUK, Life Sentence : Memoirs of an Ukrainian Prisoner, CIUS, Edmonton, 1984.

[32] M. OSADCHY, Cataract, Harcourt Brace Jovanovich, New York-Londres, 1976. Voir aussi mon article « Ukrainian ‘Capitulates’ After 30 Years of Prison », International Viewpoint, n° 100, 1986 décrivant le cas de Youriy Choukhevytch, fils de « Tarass Tchouprynka », commandant en chef de l’UPA.

[33] Voir les communiqués du service de presse de l’Union ukrainienne d’Helsinki et les bulletins de l’Ukrainian Press Agency à Londres.

[34] « Ukrainian Helsinki Union Déclaration of Principles », in T. KUZIO, Dissent in Ukraine Under Gorbachev. A Collection of Samizdat Documents, Ukrainian Press Agency, Londres, 1985.

[35] L. LOUKIANENKO, « Nacha meta », Smoloskyp, vol 9, n° 41, 1989.

[36] B. KHARTCHOUK, « Vychnevi notchi », Kyiv, n° 1, 1989.

[37] B. KHARTCHOUK, « Slovo i narod », Prapor, n° 10, 1988.

[38] M. YAVORSKY, Naryss istorii Oukrainy, vol. 1, Kiev, 1923, p 119-124.

[39] M.Y. BRAITCHEVSKY, Priiednannia tchy vozziednannia ?, Novi Dom, Toronto, 1972, p. 48.

[40] Pravda, 11 octobre 1943.

[41] Tezy pro 300-litchtchia vozziednannia Oukrainy z Rosieiu, Kiev, 1954, p. 3.

[42] Y. KHOROUNJY, « Ni z kotrym hosoudarem », Oukraina, n° 16, 1989.

[43] Voir à ce sujet J.E. MACE, Communism and the Dilemnas of National Liberation. National Commumsm in Soviet Ukraine, 1918-1933, Harvard University Press, Cambridge, 1983.

[44] I. DZIOUBA, « Piatdesiat let spoustia », Droujba Narodov, n° 4, 1989.

[45] Voir, par exemple, V. KOVAL, « Stalinovskyi vyrok Mykoli Khvylovomu », Literatourna Oukraina, 8 décembre 1988.

[46] M. KHVYLOVY, The Cultural Renaissance in Ukraine : Polemical Pamphlets, 1925-1926, CIUS, Edmonton, 1986, p. 227.

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