LE NATIONALISME RÉVOLUTIONNAIRE UKRAINIEN EN UNION SOVIÉTIQUE (1986)

Zbigniew Marcin Kowalewski
Paru dans la revue Quatrième Internationale, n° 21, Septembre 1986, pp. 79-101.
Nil Khasevytch (1905-1952), artiste graphique de la clandestinité ukrainienne. Xylographe, le 31 décembre 1949.

Nil Khasevytch (1905-1952), artiste graphique de la clandestinité ukrainienne. Xylographe, le 31 décembre 1949.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il apparut dans les territoires occidentaux de l’Ukraine un mouvement de masse de grande ampleur qui assez rapidement constitua une armée rebelle d’environ 40 000 combattants. Ce mouvement national luttait contre les troupes d’occupations nazies, mais en même temps il s’opposait à l’URSS au nom de l’indépendance de l’Ukraine. Après la guerre et l’annexion de ces territoires par l’Union soviétique, l’armée rebelle en question continua une guerre de guérilla. Dans les zones orientales de la Pologne, où elle était aussi active, elle fut battue en 1947 au moment où toute la population ukrainienne fut déportée et donc le poisson n’eut plus d’eau. En Ukraine soviétique, les derniers détachements de guérilla et les réseaux clandestins furent détruits au début des années cinquante.

La dégénérescence bureaucratique de l’Union soviétique, qui est un État multinational, a été en même temps une dégénérescence chauvine.

En partant des centres industriels de Russie, la révolution d’Octobre s’était étendue par le truchement d’une conquête militaire jusqu’à la périphérie de l’empire des tsars, où plus de la moitié de la population appartenait à des nationalités non russes. Cela vaut aussi pour l’Ukraine, où il y a eu une rupture entre la révolution sociale russe et la révolution nationale ukrainienne qui a débouché sur une guerre ouverte entre la Russie soviétique et la République populaire ukrainienne dirigée par des forces « social-patriotes » [1].

La dégénérescence chauvine de l’URSS

La direction bolchevique s’est opposée résolument à toute tentative de séparation de l’Ukraine. Dans une oeuvre de la fin de l’année 1918, qui a été découverte récemment et que des historiens considèrent comme la première expression politique du « national-communisme » ukrainien [2], le militant bolchevique Vasyl Chakhraï expliquait que l’aboutissement naturel de la révolution nationale et de sa transcroissance en révolution sociale devrait être la formation d’une Ukraine soviétique indépendante. Dans leur pratique révolutionnaire, écrivait Chakhraï, les masses populaires exprimaient sans aucune ambiguïté leur aspiration à se séparer comme nation de la Russie. Anticipant sur les « nationaux-communistes » ukrainiens de l’époque de montée du stalinisme, il rectifiait la thèse bien connue sur l’internationalisation des forces productives qui rendraient les États nationaux obsolètes. Selon lui, ce processus d’internationalisation était contrebalancé par cette nationalisation des forces productives qui était à la base de l’indépendance nationale de nombreux peuples opprimés y compris les peuples « sans histoire » [3].

Dans les années de la guerre civile, les secteurs prolétariens de la révolution ukrainienne – deux partis communistes provenant de l’extrême gauche de la social-démocratie et des socialistes-révolutionnaires – ont lutté pour la séparation de l’Ukraine de l’Union soviétique. Finalement, ils sont passés du côté du Parti bolchevik en fusionnant avec lui. Mais ils ont accepté à contrecoeur que l’Ukraine ne soit pas indépendante. Certains d’entre eux n’ont pas renoncé à une telle aspiration et ils ont continué leur lutte au sein du parti, au fur et à mesure que celui-ci se stalinisait [4].

La question nationale qui subsistait après la fin de la guerre civile a été résolue à sa façon par l’avènement du stalinisme, comme ce fut le cas pour d’autres républiques soviétiques non russes. Rappelons que selon son testament, Lénine non seulement avait compris le danger de bureaucratisation croissante de l’appareil du pouvoir, mais il avait en même temps signalé que c’était les bureaucrates chauvins grands-russes qui avaient de plus en plus le dessus. En fait, le stalinisme a fait sienne la conception réactionnaire de la « Russie une et indivisible » en transformant l’URSS en un nouvel empire russe.

En 1926-1927, l’opposition « nationale-communiste » (on utilisait ce terme pour désigner les courants indépendantistes) du PC ukrainien, connue comme « khvylovisme », a été écrasée. Elle avait une base sociale large et une audience importante au sein du parti lui-même. Elle comptait également sur le soutien de l’extérieur du Parti communiste de l’Ukraine occidentale qui opérait dans le cadre des frontières de la Pologne de l’époque [5]. L’opposition intérieure était dirigée par l’écrivain et militant bolchevique Mykola Khvyl´ovyi, qui expliquait que toute tentative de nier l’aspiration du peuple ukrainien à l’indépendance « d’un côté freinait la définition des forces sociales, de l’autre introduisait un facteur de chaos dans le processus historique mondial ». Khvyl´ovyi souhaitait que la classe ouvrière de son pays se « dérussifie » et s’« ukrainise » en s’appropriant en même temps les meilleures conquêtes culturelles de l’Europe qui était entrée dans un processus de décadence de la civilisation bourgeoise. La « jeune classe ouvrière » de cette « jeune nation » qu’était l’Ukraine devait représenter, selon lui, une puissante force de frappe pour la révolution prolétarienne et la fondation d’une nouvelle civilisation sur le continent. Mais elle ne pouvait jouer ce rôle qu’en se séparant de Moscou qui « en réalité n’avait jamais vu la révolution d’Octobre ni ses combats héroïques » et « dans le cadre de l’Union, était le centre de la petite bourgeoisie ». Le prolétariat n’existait que dans quelques oasis et derrière les proclamations internationalistes se cachait un « nationalisme zoologique », rétrograde, de grande puissance [6].

En 1932-1933 , la collectivisation forcée et la confiscation du blé provoquaient la famine et la mort de six millions de paysans ukrainiens sans réaction du Kremlin [7]. Ce génocide était suivi d’une espèce de pogrom contre le PC d’Ukraine [8].

La Seconde Guerre mondiale survint après dix ans de terreur visant à étouffer toute vitalité nationale du peuple ukrainien. Les masses et même une partie importante des cadres communistes ont adopté une attitude défaitiste à l’occasion de l’invasion de l’URSS par l’impérialisme nazi. De nombreux communistes et soldats ont remplacé l’étoile rouge, qui était à leurs yeux le symbole de la domination grand-russe, par le trident, symbole de la nationalité ukrainienne.

Après la guerre, la situation du peuple ukrainien ne change pas : la bureaucratie du Kremlin continue à imposer sa domination et à frapper des secteurs de la bureaucratie ukrainienne elle-méme dont Moscou dénonce la « grave déviation nationaliste ». Petro Chelest est le représentant le plus connu de ce secteur de la bureaucratie locale [9]. Mais la dénonciation la plus efficace de la dépendance du peuple ukrainien sera celle d’Ivan Dziouba, auteur du livre Internationalisme ou russification ? (1965), qui analyse la question nationale d’un point de vue rigoureusement marxiste et léniniste [10].

Finalement, il faut souligner que l’un des aspects les plus importants de l’oppression du peuple ukrainien est l’exploitation économique à laquelle il est soumis dans le cadre de l’Union soviétique. À l’époque de l’empire tsariste, l’Ukraine avait été une colonie du « type européen ». Au moment de la fondation de l’URSS, elle jouissait d’un développement économique et d’un niveau de vie plus élevé que la Russie. Mais par la suite, notamment à partir des années soixante, elle a été dépassée par sa « soeur aînée » du point de vue du rythme de croissance et du revenu par tête d’habitant [11].

Sur la base d’une analyse méticuleuse des données dont on dispose pour la période allant de la fin des années trente jusqu’au début des années soixante-dix, l’économiste Z. Lev Melnyk est arrivé à la conclusion suivante : « Même en faisant abstraction des avantages que le gouvernement central obtient grâce à la contribution de l’Ukraine au commerce extérieur, les pertes de celle-ci équivalent au moins au sixième de son revenu national. C’est un prix exorbitant qu’elle paie à cause de son appartenance à l’Union soviétique. Les fonds qui sont transférés dans d’autres parties de l’URSS atteignent des niveaux sans précédent dans l’histoire mondiale des rapports économiques entre les nations. Puisque ces fonds sont transférés par le gouvernement central conformément à ses propres plans et sans aucune compensation, cela représente une perte irréparable pour son producteur, l’Ukraine » [12]

Il y a, par ailleurs, des indices selon lesquels le degré d’exploitation que subit l’Ukraine et la déformation de son développement seraient le résultat des options stratégiques militaires du Kremlin dans le cadre des besoins de reproduction du système bureaucratique dans son ensemble. Par exemple, les industries qui produisent pour l’appareil militaire soviétique sont placées au-delà de l’Oural et c’est là qu’on investit une partie importante de l’excédent tiré de l’Ukraine. Déjà en 1928, l’économiste Mykhailo Volobouev, lié à la dissidence communiste, avait signalé que les chauvins grands-russes, qui dominaient l’appareil de gestion économique central, ne voulaient pas faire des investissements industriels en Ukraine, notamment à l’ouest du Dniepr, puisqu’ils considéraient que ce territoire serait peu sûr en cas de guerre [13]. C’est un véritable cercle vicieux : la bureaucratie de Moscou fait le choix de transférer des excédents très considérables à l’intérieur de l’URSS parce qu’elle n’a pas confiance dans la loyauté du peuple ukrainien et ce pillage aggrave la question nationale.

L’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), fondée en 1929, agissait clandestinement en Ukraine occidentale qui, entre les deux guerres, appartenait à l’État polonais [14]. L’OUN et le Parti communiste d’Ukraine occidentale (PCUO) polarisaient à l’époque les secteurs les plus radicalisés d’une population à 90 % rurale, qui était soumise à une exploitation nationale et sociale féroce dans une région très sous-développée.

Le tournant vers le prolétariat soviétique

Contrairement au PCUO, plus lié aux couches prolétariennes urbaines et rurales, l’OUN avait une base sociale composée de jeunes petits-bourgeois et de paysans pauvres [15]. Le PCUO fut dissous en 1938, en même temps que le PC polonais, par une résolution du Komintern tristement célèbre. Quant à l’OUN, elle tendait à baser sa stratégie de lutte pour l’indépendance et l’unification de toute l’Ukraine sur le soutien des puissances impérialistes fascistes, l’Italie et l’Allemagne [16]. Elle subissait aussi l’influence de l’idéologie fasciste, ce qui l’amenait parfois à des pratiques terroristes aveugles [17]. Il y avait donc un risque qu’elle partage le sort d’autres mouvements du « nationalisme intégral » en Europe orientale, tels que les oustachis croates et les hlinkistes slovaques qui, pendant la guerre, ont formé des États fantoches sous la protection nazie [18]. N’oublions pas, par ailleurs, qu’à l’époque l’IRA aussi flirtait avec les nazis.

En 1940, l’OUN s’est divisée en deux organisations distinctes, « melnykistes » et « bandéristes » (du nom de leurs leaders respectifs au moment de la scission). Les raisons politiques de cette rupture ne sont pas claires du tout. Selon Alexander J. Motyl qui avec Borys Levyts´kyi est l’un des meilleurs connaisseurs de l’histoire de l’OUN, des contradictions existaient entre ceux qui militaient au pays et ceux qui vivaient en exil, entre « pragmatiques » et « dogmatiques », entre la nouvelle génération et la vieille [19]. L’OUN « bandériste » (dorénavant, c’est à elle que nous ferons référence) a été créée par des représentants de la nouvelle génération qui vivaient au pays et avaient une approche plus pragmatique.

Pour éviter toute confusion et toute spéculation, il est nécessaire de préciser que Stefan Bandera, formellement chef de l’OUN « bandériste », n’a plus vécu en territoire ukrainien depuis 1934 et a perdu tout contact avec son organisation à partir de 1941, date de son emprisonnement en Allemagne [20]. Il n’a donc pas suivi son organisation dans le tournant qu’elle a fait et il est resté jusqu’à sa mort – il a été assassiné en RFA par un agent soviétique en 1959 –sur des positions nationalistes d’extrême droite. Pendant longtemps, ses anciens camarades n’étaient pas au courant de cette situation et ils continuaient à s’appeler bandéristes. Ce n’est qu’à la fin des années quarante qu’un antagonisme ouvert s’est produit entre le groupe de Bandera en Occident et les « bandéristes » qui combattaient en Ukraine soviétique [21]. La propagande du Kremlin a exploité habilement les positions de Bandera pour discréditer le nationalisme ukrainien et elle est allée jusqu’à inventer qu’il était à la tête de la guérilla dans les Carpates alors qu’il se trouvait en Allemagne.

Deux facteurs ont déterminé le tournant spectaculaire de l’OUN. En premier lieu, l’invasion nazie en 1941 démontrait que l’impérialisme allemand n’avait pas la moindre intention de permettre la formation d’un État ukrainien indépendant, même pas un État fantoche ; au contraire, il voulait transformer l’Ukraine en une zone de pillage colonial [22]. L’OUN, en profitant des victoires nazies sur l’Armée soviétique, voulait proclamer un État national ukrainien en se basant sur le large mouvement de masse national qui, après le passage des troupes allemandes, s’était soulevé en créant des embryons d’autogouvernement national et des milices populaires [23]. Les nazis déclenchaient rapidement une dure répression contre les indépendantistes, y compris leurs anciens alliés de l’OUN, ce qui obligeait ceux-ci à se replier dans la résistance clandestine [24].

En deuxième lieu, il y a surtout eu l’impact profond de la réalité soviétique sur l’OUN, notamment sur des « groupes expéditionnaires » qui avaient pénétré dans les territoires ukrainiens de l’URSS. Cette réalité était différente de celle que les militants de l’OUN avaient imaginée. D’un côté, ceux-ci ont pu constater une haine généralisée du stalinisme et de tout autre système totalitaire. De l’autre, ils ont connu une société surgie d’une révolution qui avait renversé l’ancien régime capitaliste. De cette révolution, malgré la dégénérescence bureaucratique, subsistait une nouvelle base économique de la société, à savoir la propriété collective des moyens de production, qui déterminait, en dernière instance, la conscience et les aspirations des masses. Les militants des groupes expéditionnaires ont pu vérifier alors, sur la base de leur propre expérience, la justesse de l’analyse de Trotsky selon laquelle la révolution sociale, trahie par la bureaucratie, survivait dans les rapports de propriété et la conscience des travailleurs (il va de soi qu’ils ne connaissaient pas les idées de Trotsky). Rappelons, en passant, que dans son rapport au IIIe Congrès mondial de la Quatrième Internationale en 1951, Pierre Frank avait fait allusion à l’apparition en Ukraine de tendances indépendantistes qui évoluaient vers l’acceptation de formes de propriété sociale collective [25]. Pour sa part, Motyl a souligné que les jeunes militants des groupes expéditionnaires ont commencé à comprendre « qu’à elle seule la revendication d’un État ukrainien indépendant n’était pas suffisante pour gagner le soutien des habitants de l’Est et qu’il était nécessaire de lui donner un contenu social et en même temps démocratique » [26].

Un des groupes d’expédition était arrivé jusqu’au Donbass, gigantesque centre industriel, en rencontrant pour la première fois un puissant prolétariat moderne. Selon l’historien Lev Chankovs´kyi, qui avait pu prendre connaissance des rapports envoyés à la direction de l’OUN, les ouvriers ne cachaient pas leur volonté de mettre fin à la tyrannie stalinienne et étaient sensibles au message indépendantiste de l’OUN. Mais en même temps, ils rejetaient avec force toute idée de restauration du capitalisme, ridiculisaient le projet totalitaire de « dictature nationale » qu’avançaient les militants de l’OUN et s’opposaient à la revendication xénophobe de « l’Ukraine aux Ukrainiens ». Ils souhaitaient la construction dans le futur État ukrainien d’un pouvoir pleinement démocratique basé sur des soviets librement élus et des institutions d’autogestion sociale dans les entreprises. « Il est intéressant de souligner, écrit Chankovs´kyi, que conscientes de la contradiction entre la propagande bolchevique et la réalité, les masses populaires étaient capables de fondre à nouveau dans leur propre creuset l’éducation politique qu’elles avaient reçue des bolcheviks. Elles éliminaient tout ce qui était inutile et elles gardaient ce qui s’était révélé juste sur la base de l’expérience vécue et représentait un progrès en termes absolus. » Voilà ce que les militants de l’OUN découvraient et ce qui amenait des jeunes théoriciens nationalistes et commandants de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) comme Petro Poltava et Osyp Diakiv-Hornovy, tombés en combattant les troupes du NKVD au début des années cinquante, à reconnaître que sur les ruines de l’empire tsariste avait eu lieu une révolution sociale qui avait changé les bases économiques et sociales du développement historique de cette région du monde.

À propos de la classe ouvrière du du Donbass rencontrée par les militants de l’OUN, Chankovs´kyi écrit : « Il est nécessaire de mettre l’accent sur le fait qu’en plus de la conscience étatique et nationale, elle avait également une conscience de classe élevée. Les ouvriers industriels ukrainiens comprenaient la signification de la grande industrie pour un État moderne et étaient parfaitement conscients du rôle et des tâches de la classe ouvrière dans l’État. Ils avaient une idée précise sur le type d’État et sur l’ordre social qu’il fallait créer pour que la classe ouvrière puisse accomplir ses tâches dans l’intérêt de la nation et dans son propre intérêt. »

Un autre témoignage significatif est celui de Yevhen Stakhiv, qui avait dirigé les réseaux clandestins de l’OUN dans le Donbass et qui explique comment, sous l’influence du milieu ouvrier où ils travaillaient, lui et ses camarades avaient renoncé à l’idéologie du « nationalisme intégral » pour devenir des « socialistes pragmatiques ». C’est ce tournant radical qui permettait à l’OUN d’être aux premiers rangs de la résistance ouvrière contre les nazis dans le Donbass et de gagner le soutien, entre autres, de cette fameuse jeune garde du Komsomol de la ville de Krasnodon que la littérature apologétique stalinienne a cherché à s’approprier alors qu’en fait il s’agissait d’une organisation communiste antistalinienne et indépendantiste. « La majorité des partisans de la libération nationale était composée d’ouvriers, écrit Stakhiv. Selon moi, la classe ouvrière du Donbass avait été attirée par nos revendications révolutionnaires progressistes et nos idées démocratiques. Les idées communistes avaient eu pendant longtemps une influence sur les masses ouvrières, qui avaient peur que le capitalisme, ce système d’exploitation renversé par la révolution de 1917, ne revienne. Le mouvement de libération ukrainien a démontré aux ouvriers qu’au-delà des régimes dégénérés du capitalisme et du communisme, il existait une troisième voie, une voie ukrainienne et révolutionnaire-progressiste, visant la construction d’un ordre social nouveau, démocratique et sans classes. Les conquêtes de la révolution de 1917 devaient constituer les fondements de ce nouveau système ukrainien. » [28]

Il faut ajouter que dans le cadre du tournant qu’elle opérait progressivement pendant la guerre, l’OUN faisait sien en même temps le patrimoine de la dissidence communiste indépendantiste des années vingt en Ukraine soviétique, le « khylovisme ». Celle-ci, selon les dirigeants de l’OUN, avait fait une tentative de combiner la reconnaissance de « toutes les conquêtes positives de la révolution », à savoir le renversement du capitalisme, et « la lutte contre le centre impérialiste étranger », à savoir Moscou. Par ailleurs, l’importance du courant communiste indépendantiste résidait, selon l’OUN, dans le fait qu’ « il agissait dans le cadre global de l’Union [soviétique] » en s’efforçant de donner « un coup à Moscou à partir non seulement de l’Ukraine, mais aussi de tous les territoires dominés » [29].

La chose la plus extraordinaire est que le tournant esquissé au début par les groupes expéditionnaires de l’OUN en Ukraine soviétique fut suivi par l’ensemble de l’organisation « bandériste » qui avait pourtant sa base principale pendant la guerre et sa base unique après la guerre en Ukraine occidentale, à savoir dans un milieu social arriéré de paysans petits propriétaires. Après l’annexion définitive de ces territoires par l’URSS, la guérilla nationaliste est restée pendant des années dans des zones rurales et a été obligée par la suite de se replier dans des montagnes boisées. Malgré cela, non seulement elle a gardé jusqu’à la fin le programme révolutionnaire que lui avait inspiré le prolétariat du Donbass, mais elle a continué à développer ses conceptions socialistes. C’est à cette époque, d’ailleurs, que les commandants Poltava et Hornovy ont écrit les grandes oeuvres théoriques du nationalisme révolutionnaire qui représentent la base de l’idéologie et du programme de l’OUN. Cela a été confirmé peu avant sa mort dans la lutte contre les troupes du NKVD en mars 1950 par le commandant général de l’UPA et président de l’OUN Taras Tchouprynka (Roman Choukhevytch) dans un message qu’il avait envoyé aux nationalistes ukrainiens exilés en Occident [30].

Selon Motyl, pendant la guerre, l’OUN « banderiste » s’est transformée à un point tel qu’entre elle et la vieille OUN, il y avait plus de différences et de discontinuité que de similitudes et de continuité [31]. Levyts´kyi va encore plus loin – trop loin à notre avis – en affirmant qu’après 1944, il ne restait de la vieille OUN que le nom [32]. « L’ironie du destin réside dans le fait que dans cette période les nationalistes ont rompu avec leurs prémisses idéologiques des années vingt et trente et ont adopté des positions sociaux-démocrates semblables à celles qu’ils avaient rejetées dans les années vingt », écrit Motyl [33]. Une telle caractérisation n’est pas correcte, du moins d’un point de vue marxiste révolutionnaire. En effet, il serait plus juste de parler d’un tournant vers le socialisme démocratique en partant de l’intégration des nouvelles positions de l’OUN dans les contradictions de la réalité soviétique, ce qui n’a rien à voir avec la social-démocratie, et en partant d’une critique révolutionnaire de cette réalité, ce qui n’a rien à voir non plus avec la social-démocratie. En fait, comme nous le verrons, le cadre nationaliste a été maintenu jusqu’à la fin, malgré des débordements sur plusieurs plans.

Deux pages noires

En 1950, Levyts´kyi a écrit : « Le caractère transitoire de l’OUN bandériste ne réside pas seulement dans les contradictions qui déchirent son idéologie dans les années 1940-1944. Il est marqué aussi par des traits très contradictoires sur le terrain de la tactique et de la pratique politique dans la même période. Sur ce plan, les contradictions sont énormes : les actes les plus nobles dont l’homme est capable vont de pair avec le crime, le fratricide et la terreur; une résistance héroïque contre l’occupant va de pair avec des actes qui souillent l’honneur de tout Ukrainien. On ne peut pas se taire sur ces faits ni les supprimer de l’enseignement de notre histoire récente. Il faut comprendre en même temps que de telles pratiques découlaient de la structuration idéologique incohérente de l’OUN, c’est-à-dire de son caractère contradictoire. Voilà la base de la composition si hétérogène de l’OUN où, à côté des vieux fanatiques nationalistes primitifs, il y avait des hommes nouveaux avec des idées nouvelles. Au cours du processus historique, ce sont ces derniers qui finalement ont grossi les rangs de l’OUN et déterminé une nouvelle pratique et qui ont toute la responsabilité du combat clandestin de l’UPA dans l’URSS d’aujourd’hui » [34]

À quoi Levyts´kyi fait-il allusion lorsqu’il parle de pages noires dans la période de transition de l’OUN ? Il s’agit de deux aspects obscurs de la lutte de l’OUN, qui ne seront peut-être jamais clarifiés, plus concrètement de l’utilisation de méthodes terroristes et criminelles [35]. Il existe à ce sujet un témoignage qui provient du Goulag. Son auteur est Danylo Choumouk, qu’Amnesty International présente comme le plus ancien prisonnier politique du monde et qui avait été militant du Parti communiste d’Ukraine occidentale et par la suite combattant de l’UPA [36]. Ce témoignage a été contesté par Lev Chankovs´kyi, mais pas toujours sous une forme convaincante [37]. En tout cas, il s’agit en premier lieu des méthodes féroces utilisées par l’OUN bandériste pour unifier les groupes de guérilla antinazis en Ukraine occidentale, les intégrer dans l’UPA et les soumettre à un commandement militaire centralisé [38] ; une guerre sans pitié avait été déclarée contre le phénomène du « caudillisme » avec le mot d’ordre, en soi correct, d’« une seule armée pour un État ». En deuxième lieu, il s’agit des actions de l’UPA contre la population polonaise qui, parce qu’elle faisait partie d’une nation historiquement dominante, a été l’objet pendant la guerre d’une répression féroce. Après une tentative non réussie d’entente avec la principale force de la résistance antinazie polonaise, l’Armée de l’intérieur (AK), l’UPA a organisé de véritables massacres dans les villages pour obliger la population polonaise à abandonner un territoire effectivement ukrainien. Il y a eu une combinaison du fanatisme criminel typique du « nationalisme intégral » qui subsistait encore dans l’OUN et de l’instinct primitif de destruction qui caractérise des masses paysannes opprimées qui se lancent pour la première fois dans une lutte armée pour revendiquer leur droit à la terre et à la liberté. Les responsabilités de ce massacre au sein de l’OUN n’ont pas été établies et peut-être ne le seront-elles jamais.

Il faut savoir, par ailleurs, que des crimes massifs ont été commis aussi par les formations militaires de l’État clandestin polonais contre les civils ukrainiens. Des témoignages multiples existent en la matière et leur valeur n’est pas annulée par les réfutations de la propagande de la bureaucratie au pouvoir à Varsovie [39].

L’OUN et la question juive

Pendant l’occupation nazie, les unités d’extermination de l’armée d’occupation ont tué au moins 500 000 Juifs ukrainiens. Des éléments de la police auxiliaire ukrainienne, recrutés dans la pègre, ainsi que des civils ont participé à ces crimes.

Avant le tournant idéologique, il y avait dans l’OUN des tendances antisémites. Dans une résolution du congrès général de l’organisation bandériste (avril 1941), on écrivait : « En URSS, les Juifs sont les partisans les plus fidèles du régime bolchevique et l’avant-garde de l’impérialisme moscovite en Ukraine. Les sentiments antisémites des masses ukrainiennes sont exploités par le gouvernement moscovite-bolchevique dans le but de détourner leur attention du véritable responsable de leurs maux et de dévier leur action, au moment de l’insurrection, vers des pogroms antijuifs » [40]. Cette position était même partagée par Ivan Mitrynga, dirigeant de l’aile gauche, qui a été le premier à évoluer vers le nationalisme révolutionnaire. Celui-ci, qui pourtant avait suggéré au congrès d’adopter le mot d’ordre : « Les usines et les entreprises aux ouvriers ukrainiens ! », écrivait peu avant sa rupture avec l’OUN que dans la future Ukraine indépendante, les Juifs devraient être exclus des bénéfices de cette autonomie culturelle et religieuse qu’on envisageait pour les autres minorités nationales : « Notre politique future à l’égard des Juifs tendra avant tout à les isoler de la vie ukrainienne. L’existence de l’antisémitisme parmi les masses est réelle, mais nous nous opposons à n’importe quel mot d’ordre contre les Juifs en tant que tels (…) d’autant plus qu’au moment critique les organisations moscovites chercheront à attribuer la responsabilité de tout aux Juifs. » [41]

Dans les instructions de la direction aux groupes expéditionnaires de l’OUN à la veille de l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht, « on mettait l’accent sur l’avertissement suivant : ne pas se laisser impliquer dans des actions anti-polonaises ou antijuives et s’opposer à de telles actions puisque notre tâche est de lutter pour un État indépendant. Ces instructions se sont avérées opportunes : dès les premiers jours, la Gestapo a commencé à organiser en Ukraine la terreur contre la population polonaise et les pogroms contre les Juifs » [42]. Immédiatement après l’entrée de l’armée allemande à Lvov, les nazis ont exploité le fait qu’avant de s’enfuir le NKVD avait massacré des milliers de prisonniers politiques (et d’autres milliers dans d’autres villes ukrainiennes). Parmi les victimes, il y avait aussi des Juifs, des militants sionistes ou du Bund. Mais, malgré cela, les nazis accusaient les Juifs d’être des agents des bolcheviks et responsables du crime, en provoquant ainsi un premier pogrom antisémite, au cours duquel 2 000 Juifs ont été assassinés. Ainsi a commencé l’Holocauste en Ukraine face auquel l’OUN est restée passive. L’historien Ivan Lysiak-Roudnyts´kyi écrit à ce sujet : « Nous savons tous que pendant l’occupation allemande a eu lieu en Ukraine une tragédie sans précédent : le génocide de la population juive. La responsabilité en incombe au régime nazi, bien qu’on ne puisse pas nier le rôle d’appoint joué sur ce terrain par des Ukrainiens (les organes d’administration locaux, la police ukrainienne). Qui aurait pu protester contre ce crime au nom du peuple ukrainien ? Dans les conditions de l’époque, seul le mouvement clandestin, indépendant du pouvoir d’occupation, aurait pu le faire. L’OUN, notamment l’OUN bandériste, tenait des conférences illégales, diffusait des déclarations, publiait une presse non censurée, etc. Par conséquent, rien ne l’empêchait de condamner le génocide des Juifs et de demander aux Ukrainiens de ne pas participer aux actes barbares des nazis. Dans une situation où il est interdit de se taire, celui qui a la possibilité de protester et ne le fait pas exprime son accord. » [43] C’est une attitude d’autant plus condamnable que l’OUN s’était infiltrée dans la police auxiliaire d’Ukraine occidentale, comme le prouve le fait qu’en été 1943, en Volhynie, quelques milliers de policiers ont déserté avec leurs armes et d’une façon organisée pour rejoindre les unités de l’UPA dans les forêts. Seul Andriy Cheptyts´kyi, métropolite de l’Eglise catholique ukrainienne, a pris des initiatives pour s’opposer dans la mesure de ses possibilités à l’Holocauste [44].

En fait, de telles attitudes et l’indifférence face au massacre des Juifs, y compris de la part de la bureaucratie du Kremlin, indiquent à quel point dans les territoires occupés par l’impérialisme allemand on assistait à un véritable écroulement de la civilisation [45].

Le tournant de l’OUN vers le nationalisme révolutionnaire a comporté un changement d’attitude, y compris sur la question juive, cela dans le cadre de l’abandon du mot d’ordre : « l’Ukraine aux Ukrainiens ». Début 1943, l’organe central de l’OUN insistait sur la nécessité de mettre fin à toute attitude chauvine à l’égard des minorités et de rejeter l’influence des théories et pratiques racistes de l’impérialisme allemand, d’adopter la plus grande tolérance nationale et culturelle, de créer des formes de vie en commun avec les minorités dans le cadre de la société ukrainienne, de pratiquer la solidarité face à l’oppression et l’exploitation de l’occupant et de gagner les minorités à la cause de l’indépendance de l’Ukraine [46]. Le nouveau programme de l’OUN, adopté au congrès de 1943, se prononçait « pour le droit des minorités nationales à maintenir leur propre culture en ce qui concerne aussi bien la forme que le contenu » et « pour l’égalité de tous les citoyens en Ukraine, indépendamment de leur nationalité, en ce qui concerne les droits et les devoirs dans l’État et dans la société » [47].

Cela se passait, rappelons-le, dans la phase finale de l’extermination des Juifs. Mais même avant, l’OUN avait organisé la fuite de nombreux médecins, techniciens et artisans juifs des ghettos vers les unités de l’UPA, et les avait utilisés ensuite dans différents services du mouvement de libération [48]. Les médecins notamment ont rendu des services incontestables à l’UPA en partageant jusqu’au bout le sort des combattants [49].

L’évolution programmatique de l’OUN

En août 1943, alors que l’OUN construisait l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) et se préparait à s’opposer à la reconquête de l’Ukraine occidentale par « l’impérialisme moscovite bolchevique », le congrès extraordinaire adoptait un nouveau programme.

Ce programme projette la formation d’un État ukrainien indépendant unitaire de même que la collaboration avec les mouvements de libération des autres peuples opprimés de l’Union soviétique. L’objectif est « le démantèlement de la prison des nations » et la formation d’un système d’États nationaux libres. En même temps, le programme part de l’idée que toute révolution nationale doit être également une révolution sociale aussi bien en URSS que dans d’autres pays. Une résolution du congrès disait, entre autres : « En supprimant toute forme d’exploitation d’une classe par une autre classe, nous allons créer en Ukraine un ordre social juste. Seul un tel ordre garantira que le pouvoir de l’État ne soit pas l’instrument d’une classe, mais qu’il soit un instrument d’organisation, de planification et de direction de la nation tout entière. L’idéal de la société nouvelle est l’individu libre. La libre initiative de l’individu sera la force motrice de la vie sociale. Mais cette initiative libre devra être orientée vers la réalisation d’objectifs  sociaux ; elle ne pourra aucunement aller dans le sens de la satisfaction d’intérêts égoïstes et amener par conséquent à l’exploitation d’autres individus ‘libres’, comme il arrive dans le régime capitaliste. » [50]

La déclaration Pourquoi lutte l’UPA ?, basée sur les résolutions du congrès, expliquait que dans l’Ukraine indépendante la grande industrie, le grand commerce et les banques seront propriété exclusive de l’État-nation alors que la petite industrie et le petit commerce seront propriété coopérative et communale les ouvriers participeront à la gestion des entreprises. La terre sera nationalisée et son exploitation sera individuelle ou collective selon la volonté des paysans [51]. Petro Poltava affirmait par la suite : « Le nationalisme ukrainien lutte pour que dans le futur État ukrainien soit construite une société sans classes, à savoir une société où il n’y ait pas d’exploitation de l’homme par l’homme et où aucune couche sociale ne domine économiquement les autres. La base d’un tel régime sera constituée par la propriété sociale des instruments et des moyens de production. De cette façon, on éliminera la base économique de la formation des classes exploiteuses. » [52]

L’OUN et l’UPA estimaient qu’en URSS tout le pouvoir était monopolisé par « la classe parasitaire de magnats bolcheviques (ou staliniens) » qui exerçait une double domination : la domination totalitaire (dictature) sur les masses travailleuses de toutes les nationalités de l’empire, y compris les travailleurs de la nation russe, et la domination coloniale sur les nations et nationalités non russes. Il y avait donc également une double exploitation d’une classe par une autre classe et d’une nation par une autre nation.

Tout cela est analysé notamment dans les écrits de Petro Poltava et d’Osyp Diakiv-Homovy d’après la Seconde Guerre mondiale. « L’exploitation de l’homme par l’homme se base non seulement sur la propriété privée qui permet l’accumulation de richesses énormes aux mains d’une minorité réduite (propriétaires de terres et capitalistes), écrit Homovy. Nous voyons qu’en URSS il n’y a pas de propriété privée des instruments et moyens de production, qui ont été arrachés aux propriétaires terriens, aux capitalistes et aux koulaks (ceux-ci, par ailleurs, ont même été exterminés physiquement) ; pourtant, il y a exploitation de l’homme, il y a des masses travailleuses exploitées et il y a les exploiteurs du parti. En URSS, la classe exploiteuse s’est formée non sur la base de la propriété privée, mais sur la base du pouvoir illimité d’un parti. (…) Dans le régime bolchevique, on constate un processus opposé à celui du régime capitaliste. Concrètement, dans le régime capitaliste, c’est la richesse privée qui assure le pouvoir politique dans l’État alors que dans le régime bolchevique, c’est le pouvoir politique qui permet d’acquérir les richesses matérielles et d’en disposer librement. » [53] Par conséquent, pour renverser le pouvoir totalitaire de la « classe parasitaire », il faut non une révolution qui change le système de propriété, mais une révolution qui instaure la démocratie politique. « Le régime démocratique dans le futur État ukrainien, où le pouvoir sera élu par le peuple et sera exercé sous son contrôle, excluera la possibilité de la formation de classes exploiteuses sur la base de privilèges politiques », écrit Poltava [54].

En juillet 1950, la direction nationale de l’OUN précisait que si on voulait assurer une véritable socialisation des principaux moyens de production, il fallait accomplir trois tâches : 1) arracher ces moyens de production aux « colonisateurs russo-bolcheviques » et les transférer à « leur maître légitime, c’est-à-dire à la nation ukrainienne » ; 2) détruire le monopole politique de la « classe des magnats bolcheviques » et instaurer « un ordre démocratique » ; 3) libérer les masses travailleuses en leur garantissant « la participation à la direction des processus de production » [55].

L’un des commandants de l’UPA en Pologne, émigré en Occident, expliquait, en ce qui concerne la troisième tâche, qu’il s’agissait d’établir « une répartition juste et planifiée du surproduit social par une démocratisation comportant le transfert de la gestion de l’économie aux travailleurs » [56]

Dans les oeuvres qu’il a écrites dans les refuges souterrains de l’UPA en Ukraine soviétique, Hornovy consacre beaucoup de place à la lutte idéologique contre le stalinisme. Il démasque sans pitié et en même temps brillamment la relance par Staline du chauvinisme grand-russe. Il s’agit d’une des rares critiques systématiques de cet aspect de l’idéologie stalinienne et il est dommage qu’elle ne soit pas connue par les marxistes-révolutionnaires. Hornovy démontre notamment d’une façon extrêmement précise comment cette idéologie, tout en se réclamant de la théorie marxiste, en fait rompt avec elle : « Les affirmations sur la ‘transition progressive au communisme’ jouent un rôle très important dans l’idéologie bolchevique contemporaine, écrit-il. En partant de la prémisse qu’en URSS la première phase du communisme, le socialisme, serait déjà construite, les magnats staliniens prétendent qu’on est maintenant en train de réaliser la transition à une deuxième phase supérieure, le communisme développé, autrement dit on est en train de construire une société où sera appliqué le principe ‘de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins’ et où disparaîtront les différences entre les villes et les campagnes, entre le travail manuel et le travail intellectuel. Ces affirmations sont réactionnaires et dépourvues de tout fondement pour la simple raison que toute transition au communisme est impossible dans la mesure où aucun socialisme n’a été construit en Union soviétique. Dans la mesure où il n’y a pas en URSS de propriété sociale des moyens de production, il y a une exploitation féroce de l’homme et le principe de la répartition selon son travail (de chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail) n’a pas été réalisé, il est impossible de parler de transition au communisme. » [57]

L’OUN et l’UPA s’opposaient résolument à la restauration du capitalisme dans l’Ukraine indépendante. Selon Hornovy, « les travailleurs de l’URSS ne veulent ni le capitalisme ni le pseudo-socialisme stalinien. Ils aspirent à une véritable société sans classes, à une véritable démocratie populaire et à une vie libre dans leurs propres États indépendants » [58]. Pour sa part, en critiquant les émissions de la Voix de l’Amérique pour l’URSS, Poltava écrivait : « Les masses soviétiques haïssent le ‘socialisme’ bolchevique. Mais cela ne signifie pas que les peuples soviétiques rêvent du capitalisme qui a été renversé dans le territoire de l’actuelle Union soviétique dans les années 1917-1920. La majorité absolue du peuple soviétique se prononce clairement contre la restauration du capitalisme. C’est le résultat de la révolution. » Il ajoutait « Nous qui participons à la lutte de libération en Ukraine, nous qui sommes à l’intérieur de l’Union soviétique et avons des liens avec des larges masses soviétiques, nous savons très bien que celles-ci n’ont aucune admiration pour le capitalisme, ni celui du vieux style européen ni celui du style américain moderne. » [59] Ailleurs, il expliquait : « Le nationalisme ukrainien ne veut pas que des exploiteurs et des exploités existent au sein du peuple ukrainien, que ce peuple soit déchiré par la lutte de classes. Puisqu’il n’y a qu’un moyen de mettre fin à cette situation dangereuse, la socialisation de tous les secteurs de l’économie, il considère qu’une telle socialisation est la base du nouveau régime socio-économique. (…) L’un  des mécanismes pour éviter les crises est d’introduire la planification dans la vie économique, d’organiser d’une façon planifiée la production et la répartition. Une telle planification n’est possible que dans le cadre d’une économie socialisée. » [60]

L’OUN ne concevait pas sa lutte de libération dans un cadre strictement national. Elle projetait une alliance avec les mouvements de libération d’autres peuples opprimés de l’Union soviétique au développement desquels elle voulait contribuer. Elle considérait également les masses populaires russes comme un allié potentiel. Déjà en 1943, l’ancien communiste Yosip Pozytchaniouk, qui était à l’époque directeur du département politique au commandement général de l’UPA, avait élaboré les fondements d’une stratégie dont le but était le renversement de la tyrannie du Kremlin par une « révolution socio-politique à l’échelle de l’Union dans son ensemble ». Il fallait arriver, selon lui, à une alliance avec les travailleurs russes analogue à celle qui avait permis à ceux-ci, ensemble avec les peuples opprimés, de renverser l’empire tsariste et de vaincre les armées de la Russie blanche [61]. Ces idées de Pozytchaniouk ont été développées plus tard par Hornovy et Poltava.

Après la guerre, l’UPA s’est efforcée de créer un front commun avec les r mouvements de résistance en Pologne et dans d’autres pays d’Europe orientale qui, après l’occupation par l’armée soviétique, avaient été intégrés dans la zone de domination du Kremlin. Nous voulons créer parmi tous les éléments patriotiques antibolcheviques d’autres peuples la conscience que la lutte contre le bolchevisme ne peut gagner que si elle est menée avec des mots d’ordre véritablement progressistes et populaires et avec l’adoption d’un programme politique et socio-économique effectivement avancé », insiste Poltava. « Sur la base de notre expérience, les points fondamentaux d’un tel programme devraient être les suivants : a) un système d’États nationaux libres de tous les peuples ; b) la démocratie comme régime politique de chaque État ; c) la construction d’une société sans classes sur la base de la propriété sociale des principaux instruments et moyens de production. S’ils n’adoptent pas ce programme, ils seront battus parce qu’ils ne réussiront pas à gagner les masses. » [62] C’est justement ce qui est arrivé aux guérillas antistaliniennes polonaises avec lesquelles l’UPA s’était efforcée en vain de collaborer [63].

En ce qui concerne l’Europe, déjà en 1945, l’OUN avait indiqué que le continent tombait sous l’hégémonie de l’URSS et des plus grandes puissances occidentales qui se partageaient des zones d’influence. Elle entendait mener la lutte pour la libération de l’Ukraine par les forces propres du peuple ukrainien et sauvegarder strictement son indépendance par rapport aux puissances occidentales, qu’elle considérait comme impérialistes et intéressées à la soumission à l’Ukraine et à la restauration du capitalisme. Elle se prononçait en même temps pour une lutte commune des peuples européens contre la domination des superpuissances. Cette lutte devait avoir comme but l’indépendance nationale et la construction de sociétés sans classes dans l’autonomie de chaque peuple et sans aucune ingérence étrangère [64]. Toutefois, l’OUN ne faisait aucune référence au mouvement ouvrier d’Europe occidentale et ce n’est qu’à la fin de son existence qu’elle a cherché à établir des contacts avec des secteurs de ce mouvement.

À l’époque de la guerre froide, en partant d’une analyse erronée de l’URSS comme nouvelle puissance impérialiste et donc la plus agressive sur le terrain mondial, la direction de l’OUN s’était convaincue que la dynamique militaire irrésistible qu’elle attribuait à l’URSS provoquerait une nouvelle guerre mondiale. Elle concevait sa stratégie dans le cadre de cette fausse perspective avec l’espoir que la guerre stimulerait une nouvelle montée de la révolution nationale en Ukraine.

L’OUN et le marxisme

La question de l’attitude de l’OUN à l’égard du marxisme a été soulevée à l’époque par un groupe de socialistes révolutionnaires ukrainiens – Ivan Majstrenko, Vsevolod Holubnychy, Borys Levyts´kyi – qui éditaient dans l’émigration le journal Vpered (En avant) et diffusaient des informations sur la lutte et les positions de l’UPA dans la gauche du mouvement ouvrier des pays capitalistes et dans des cercles dirigeants titistes en Yougoslavie (au début des années cinquante, ils ont eu aussi des contacts avec la Quatrième Internationale). Selon ce groupe, il y avait des contradictions entre les positions de Poltava et celles de Hornovy et celui-ci représentait un courant marxiste au sein de l’OUN. Nous n’estimons pas qu’un tel jugement soit fondé. En 1949-1950, Vpered a établi un contact avec la direction de l’OUN en Ukraine et a reçu une lettre de Poltava, dont le contenu avait été approuvé par Hornovy. Cette lettre disait, entre autres : « Nous sommes d’accord seulement sur l’essentiel de la critique de Marx au capitalisme, de même que nous exprimons un jugement positif sur la conception socialiste (à savoir la conception avancée par les socialistes de différents courants) sur la construction de la société qui devrait remplacer la société capitaliste. (…) Nous avons formulé nos points de vue sans être des disciples de Marx ni des militants pour le socialisme et sans être aucunement attirés par le marxisme, dans le cadre d’une haie contre le marxisme en tant qu’idéologie d’ensemble et contre toutes les conséquences néfastes du marxisme sur le sol ukrainien. Nous avons élaboré nos points de vue de façon purement empirique en partant de nos conceptions idéologiques nationalistes. (…) On ne doit pas nous rattacher au marxisme parce que, au sens le plus large du terme, nous sommes un mouvement national et non un mouvement de classe ou internationaliste de classe tel que l’exige le marxisme. » La lettre dénonçait plus particulièrement « les effets désagrégateurs et destructeurs que le marxisme a eu sur la pensée politique de l’intelligentsia ukrainienne au cours du demi-siècle dernier et sur la conscience indépendantiste de notre peuple ». [65]

À quoi Poltava faisait-il allusion et contre quel marxisme le nationalisme révolutionnaire aurait-il lancé sa guerre idéologique ? Il faut expliquer d’abord que pendant toute son existence, l’OUN a été profondément marquée par le fait que la révolution nationale ukrainienne avait fait faillite en 1917-1920 dans la mesure où elle n’avait pas débouché sur l’indépendance de l’Ukraine. Le premier président de l’OUN, le colonel Yevhen Konovalets´, avait rappelé que la force militaire sous son commandement pendant la guerre civile était disposée à se mettre au service de n’importe quelle force de la République populaire ukrainienne, balayée par l’Année rouge en 1920, y compris l’extrême gauche de la social-démocratie ukrainienne, à condition qu’elle avance un projet viable et conséquent de construction de l’État national, ce qu’elle n’avait pas réussi [66]. Ce bilan partait de l’idée – totalement fausse – que les forces politiques de la révolution ukrainienne de l’époque n’avaient pas défendu résolument la cause nationale parce qu’elles étaient sous l’influence du marxisme et plus généralement des idées socialistes et qu’elles se préoccupaient surtout de la question sociale.

Ce jugement a été rejeté, entre autres, par Isaak Mazepa, un social-démocrate très hostile au bolchevisme, qui fut pendant une période le chef du gouvernement ukrainien. Selon lui, en premier lieu, la classe ouvrière, la seule classe qui aurait pu assurer la direction de la révolution nationale, était en 1917-1920 assez faible, sans tradition de classe, et, de surcroît, elle était de nationalité russe ou russifiée dans les secteurs les plus modernes et les plus concentrés de l’industrie [67]. En deuxième lieu, les masses populaires, y compris des secteurs importants de la rébellion paysanne, visaient une solution radicale de la question sociale et donc tournaient le dos aux forces du gouvernement de la République en s’orientant à certains moments vers les bolcheviks dont le programme de révolution sociale les attirait [68].

Sur la base de son bilan historique, l’OUN estimait que seule une avant-garde nationaliste révolutionnaire qui donne la priorité à la question nationale, à la construction d’un État national, tout en s’efforçant de construire en même temps la démocratie politique et une société sans classes, assurerait une direction politique correcte à la révolution nationale. « Nous sommes convaincus que notre idéologie est celle qui correspond le plus aux besoins d’un peuple opprimé qui lutte pour sa véritable libération nationale et sociale en cette époque décisive de révolutions de libération nationale et de révolutions sociales, d’émancipation des peuples qui sont sous le joug de l’impérialisme mondial et de libération des travailleurs des chaînes de l’exploitation et de l’esclavage capitaliste », écrivait Poltava [69].

Pour répondre à la deuxième question, nous pouvons nous en remettre à Hornovy. Selon celui-ci, les militants de l’OUN n’étaient pas tenus d’adopter une philosophie particulière ; ils n’avaient qu’à accepter l’idéologie et le programme de l’organisation qui avait dans ses rangs aussi bien des idéalistes que des matérialistes. En deuxième lieu, écrivait Hornovy, « il faut distinguer le matérialisme dialectique et historique de Marx et Engels du matérialisme dialectique de Staline. Nous considérons que le premier représente une école philosophique du matérialisme et que sa critique se situe dans le domaine de la science. Nous luttons contre la version stalinienne du matérialisme dialectique et historique de la façon la plus résolue parce qu’il est antiscientifique, profondément hostile à la science, et qu’il constitue un instrument du Parti bolchevik pour légitimer sa politique d’exploitation coloniale. Il n’a rien à voir avec le matérialisme de Marx et Engels. » [70] Qui plus est, dans son écrit Sur le front idéologique bolchevique, il expliquait : « Pour les magnats staliniens, il est de plus en plus difficile de s’adapter au marxisme justement parce que le marxisme est la théorie qui les frappe le plus en s’opposant à la théorie bolchevique et en démasquant leur politique. Aujourd’hui, le marxisme devient un danger pour le bolchevisme comme il l’était autrefois pour le tsarisme. La seule issue pour les bolcheviks dans leur ‘travail idéologique’ est d’inclure toutes les œuvres de Marx et Engels dans la liste des livres interdits. » [71]

Dans une polémique contre les Sections extérieures de l’OUN qui, sous la direction de Stepan Bandera, défendaient des conceptions nationalistes réactionnaires, d’extrême droite, et accusaient les dirigeants du mouvement en Ukraine d’avoir capitulé idéologiquement devant le communisme, Poltava écrivait pour sa part que certaines idées que les bolcheviks avançaient dans leur propagande étaient en elles-mêmes justes et que les nationalistes ne pouvaient pas les combattre en tant que telles. Mais il ajoutait : « Cela ne veut pas dire que nous ne devons pas combattre les bolcheviks. En fait, ceux-ci ne défendent ces idées que formellement, ils ne les appliquent pas, ils cachent derrière des idées en elles-mêmes progressistes leur politique qui est tout à fait antipopulaire. (…) Dans ce sens, nous combattons la pratique des bolcheviks et non leurs idées. (…) Il en va différemment lorsque nous nous trouvons confrontés aux théories fausses de l’idéologie bolchevique, par exemple la théorie de Staline sur la possibilité de construire le communisme dans un seul pays, la théorie de la supériorité du peuple russe, etc. Dans ces cas, nous combattons la théorie aussi. » [72]

Dans son commentaire à la lettre envoyée par Poltava à Vpered, Ivan Majstrenko écrivait : « En ne connaissant pas la biographie de Hornovy et sur la base exclusive de ses écrits, nous l’avions caractérisé dans le passé comme un marxiste révolutionnaire provenant d’une école marxiste communiste. Récemment, nous avons été plus prudents. Dans le numéro 3 de notre journal [73], nous avons dit que ‘chez Poltava, on sent une école nationaliste, chez Hornovy une école marxiste’. Même aujourd’hui, nous estimons que le livre de Hornovy Sur le front idéologique bolchevique est marxiste. Le fait qu’Hornovy a une autre opinion n’est pas la preuve du contraire. (…) L’information que nous transmet Poltava, selon laquelle Hornovy est un vieux militant de l’OUN et ne provient d’aucune école marxiste, ne fait que confirmer notre vieille conviction que dans la réalité ukrainienne les arguments scientifiques du marxisme sont si puissants dans la lutte contre le bolchevisme que même un vieux nationaliste comme Hornovy doit y avoir recours pour éduquer la jeune génération des nationalistes au pays. » [74]

Alors que des secteurs de l’émigration ukrainienne semaient des doutes sur la représentativité de la pensée de Poltava et Hornovy, la direction clandestine de l’OUN déclarait que les écrits des deux commandants de l’UPA avaient un caractère officiel, tout en assurant qu’ils « ne comportaient aucune ‘déviation marxiste’ » [75].

En conclusion, on peut partager l’opinion exprimée par Vsevolod Holubnychy sur les dirigeants de l’OUN : « Ce n’étaient pas des marxistes. Ils n’abordaient pas la situation du point de vite d’une doctrine achevée. C’est probablement leur plus grande faiblesse parce qu’un parti ou une organisation révolutionnaire ne peut vaincre sans doctrine scientifique. Mais, en tout cas, ils procédaient à la formulation de leur programme à partir de la réalité de la société soviétique, des ‘sentiments’ réels du peuple. » [76]

Nationalisme révolutionnaire et marxisme

Le but de cet article n’est pas de développer une critique marxiste des positions erronées du mouvement ukrainien dirigé par l’OUN. Ce ne serait pas difficile. Mais il est plus intéressant de comprendre l’origine de ses erreurs et de ses limites nationalistes.

Les positions de l’OUN se distinguent du marxisme révolutionnaire essentiellement sur quatre terrains.

Premièrement, même si Poltava écrivait que les nationalistes ne nient pas « la lutte des classes parce qu’elle est un fait et que dans la vie tout progrès, y compris social, est impossible sans lutte », l’OUN donnait la priorité à l’« idée nationale » et non à la lutte de classes. Elle commettait une erreur qui est fréquente parmi les combattants pour la libération des peuples opprimés : elle idéalisait l’État national. En universalisant cette idéalisation, elle croyait que la construction d’un système mondial d’États libres mettrait fin à l’impérialisme et à l’oppression d’un peuple par un autre, si l’instauration d’un tel système coïncidait avec des révolutions sociales dans le cadre de chaque État. Nous, les marxistes, ne pouvons pas ne pas souligner le caractère périmé des États nationaux dans le monde d’aujourd’hui, mais nous tenons compte du fait qu’il y a un autre revers de la médaille : en ce siècle, la lutte contre l’impérialisme donne de plus en plus naissance à des États nationaux dont la formation découle d’une tendance naturelle à cette lutte. Des révolutions contre les régimes bureaucratiques, notamment dans un État multinational comme l’URSS, déclencheraient un processus analogue.

Deuxièmement, tout en étant favorables à la collaboration et à l’alliance avec tous les mouvements de libération nationale de même qu’à l’alliance avec les travailleurs russes, l’OUN rejetait l’internationalisme prolétarien. Elle estimait qu’il était en contradiction avec les tâches et les objectifs de la révolution nationale, qu’il présentait un facteur de décomposition de la conscience nationale et n’était qu’un paravent des tendances à la domination d’un peuple sur un autre. Il ne faut toutefois pas ignorer que cette position erronée était dans une large mesure une réaction au stalinisme, mais pas seulement.

Déjà en 1918, le bolchevique ukrainien Vasyl Chakhraï avait démasqué certains discours sur l’internationalisme prolétarien qui faisaient complètement abstraction de la question nationale non seulement par erreur théorique mais aussi sous la pression du chauvinisme de la nation dominante. Il est surprenant, par exemple, que le deuxième gouvernement bolchevique établi en Ukraine par l’Armée rouge ait été composé – avec le soutien de Lénine – de militants qui avaient sur la question nationale une position que le même Lénine avait vigoureusement condamnée auparavant comme « économisme impérialiste ». Ce gouvernement considérait que l’Ukraine était une province méridionale de la Russie et niait l’existence même de la nationalité, de la langue, de la culture ukrainienne qui n’auraient été que l’invention d’une poignée d’intellectuels. L’hostilité qu’il suscita parmi les masses devait contribuer de manière décisive à sa chute.

Troisièmement, tout en reconnaissant que la révolution d’Octobre avait été une grande conquête des travailleurs et en défendant ce qui restait de cette révolution dans les rapports de propriété, l’OUN accusait les bolcheviks d’avoir usurpé le pouvoir et reconstruit l’empire russe. Elle distinguait parfois d’une façon pénétrante et exemplaire le marxisme du stalinisme, mais elle ne distinguait que partiellement le bolchevisme du stalinisme. Cette erreur a aussi ses racines dans des faits historiques : la rupture entre la révolution nationale ukrainienne et la révolution sociale russe avec l’étouffement de la première par la deuxième. Cela a représenté une rupture dramatique dans la dynamique de révolution permanente, ce que les marxistes devraient étudier objectivement au lieu de l’ignorer, sans pour autant renoncer à leur admiration pour la Révolution russe.

Quatrièmement, les dirigeants de l’OUN commettaient une erreur commune à beaucoup de militants qui luttent pour le renversement de la bureaucratie en Europe orientale : en partant de l’analyse de ses structures politiques, ils considéraient que le régime existant en URSS était le plus réactionnaire du monde. Tout en insistant sur la nature éminemment parasitaire de la « classe des magnats staliniens », ils ne comprenaient pas la contradiction qui existe entre la domination de cette « classe » et le caractère collectif des moyens de production. À la suite de cette erreur, ils voyaient dans l’URSS la puissance impérialiste la plus dangereuse qui visait à la conquête militaire du globe et donc poussait le plus vers une nouvelle guerre mondiale. Toutefois, et encore une fois, il faut saisir le noyau rationnel d’une telle position. Si, peu avant de mourir, Lénine avait dénoncé la survivance dangereuse de ce qu’il n’hésitait pas à définir comme l’« impérialisme russe », contre lequel il avait « déclaré une guerre mortelle », il est évident qu’une telle dénonciation est cent fois plus nécessaire aujourd’hui après la dégénérescence bureaucratique et chauvine de l’URSS. On ne liquide pas cette question en affirmant qu’il n’y a pas d’impérialisme, lorsqu’il n’y a pas de phase suprême du capitalisme. Le peuple ukrainien et d’autres peuples de l’URSS subissent une oppression et une exploitation qui dans leurs effets, sinon dans leur mécanisme, peuvent avoir des analogies avec celles dont souffrent les peuples opprimés par l’impérialisme bourgeois.

Indépendamment de tout ce qui nous sépare du nationalisme révolutionnaire, nous, les marxistes-révolutionnaires, nous devons revendiquer la mémoire et l’héritage de Hornovy, Poltava et d’autres combattants de la révolution nationale ukrainienne des années quarante, y compris parce que leur action politique et leur oeuvre théorique nous indiquent l’importance très grande qu’a eu l’oppression nationale dans la formation et la reproduction du système de pouvoir de la bureaucratie totalitaire de l’URSS et nous aident à comprendre que « si la classe de magnats staliniens doit être éloignée par la force de la voie de développement de la société », comme le disait Hornovy, « la révolution sociale [révolution politique, selon notre terminologie, NLDR} trouve un soutien dans les révolutions nationales des peuples opprimés de l’URSS » [76].

Nous n’oublions pas finalement qu’il existe aujourd’hui en Ukraine une puissante classe ouvrière, l’une des plus éduquées de l’Union soviétique car elle est nourrie de contingents importants de jeunes qui, à cause de l’oppression nationale, ne peuvent pas accéder à un travail intellectuel à la fin de leurs études. Cette classe représente déjà plus de 50 % de la population de la république et plus de 75 % de la population ethniquement ukrainienne. Dans les milieux ouvriers, la conscience de classe se fond de plus en plus avec la conscience nationale [77]. Cela n’annonce rien de bon pour la bureaucratie moscovite.

L’article a été signé avec le pseudonyme d’Arthur Wilkins

[1] J. Borys, The Sovietization of Ukraine, 1917-1923, Canadian Institute of Ukrainian Studies (CIUS), Edmonton, 1980.

[2] I. Lysiak-Roudnyts´kyi, Mizh istorieiou i politykoiou [Entre l’histoire et la politique], Soutchasnist´, Munich, 1973, p. 218-227.

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[4] I. Majstrenko, Borot´bism. A Chapter in the History of Ukrainian Communism, Edward Brothers, Ann Arbor, 1954. Du même auteur, Istoriia Komounistytchnoï Partii Oukraiiny [L’Histoire du PC d’Ukraine], Soutchasnist´, Munich, 1979. Du même auteur, Istoriia moho pokolinnia [Une histoire de ma génération], CIUS, Edmonton, 1985.

[5] J. Radziejowski, The Communist Party of Western Ukraine, 1919-1929, CIUS, Edmonton, 1983.

[6] M. Khvyl´ovyi, Tvory v p´iatokh tomakh [Œuvres en cinq volumes], vol. 4, Smoloskyp, New York-Baltimore, 1983.

[7] B. Krawchenko, « La grande famine en Ukraine », L’Alternative, n° 24, 1983.

[8] H. Kostiuk, Stalinist Rule in the Ukraine: A Study of the Decade of Mass Terror, 1929-1939, Institut zur Erforschung der UdSSR, Munich, 1960.

[9] B. Levytzkyj, Politics and Society in Soviet Ukraine, 1953-1980, CIUS, Edmonton, 1984. [10] I. Dziouba, Internationalisme ou russification ?, Nouvelle Optique-Savelli-PIUF, Montréal-Paris, 1980.

[11] V. Holubnychy, « Oukraiina v systemi vserosiis´koho, evropeis´koho i svitovoho hospodarstva » [L’Ukraine dans le système d’économie panrusse, européen et mondial], Oukraiinskyi Smostiinyk, n°s 9 et 10 (539, 540), 1969.

[12] W. Dushnyk (éd.), Ukraine in a Changing World, New York, 1977, p. 153-172. Voir aussi I.S. Koropeckyj (éd.), The Ukraine Within the USSR: An Economic Balance Sheet, Praeger, New York-Londres, 1977.

[13] Dokoumenty oukraiins´koho komounizmou [Documents du communisme ukrainien], Prolog, New York, 1962, p. 132-230.

[14] P. Mirtchouk, Narys istorii Orhanizatsii Oukraiins´kykh Natsionalistiv, 1920-1939 [Esquisse de l’histoire de l’OUN, 1920-1939], Oukraiins´ke Vydavnytstvo, Munich-Londres-New York, 1968. A. B. Szcześniak, W. Z. Szota, Droga do nikąd: Działalność Organizacji Ukraińskich Nacjonalistów w Polsce i jej likwidacja [La Voie du néant : L’activité de l’OUN et sa liquidation en Pologne], MON, Varsovie, 1973.

[15] A. J. Motyl, “The Rural Origins of the Communist and Nationalist Movements in Wolyn Wojewodztwo, 1921-1939”, Slavic Review, vol. XXXVII, n° 3, 1978.

[16] R. Torzecki, Kwestia ukraińska w polityce III Rzeszy [La Question ukrainienne dans la politique du troisième Reich], KiW, Varsovie, 1972.

[17] M. Sosnovs´kyi, Dmytro Dontsov: Politychnyi portret [Dmytro Dontsov : un portrait politique], Trident International, New York-Londres, 1974. A.J. Motyl, « Ukrainian Nationalist Political Violence in the Inter-War Poland, 1921-1939 », East European Quarterly, vol. XIX, n° 1, 1985.

[18] J.A. Armstrong, « Collaborationism in World War II: The Integral Nationalist Variant in Eastern Europe », Journal of Modem History, vol. XL, n° 3, 1968.

[19] A.J. Motyl, « Orhanizatsiia Oukraiins´kykh Natsionalistiv i robitnytstvo » [L’OUN et la classe ouvrière], Soutchasnist´, n° 2 (230), 1980.

[20] L. Rebet, Svtila i tini OUN [Lumières et ombres de l’OUN], Oukraiins´kyi Samostiinyk, Munich, 1964, p. 59.

[21] R. Krytchevs´kyi, OUN v Ukraini, OUN Zakordonom i ZTch OUN [L’OUN en Ukraine, l’OUN à l’extérieur et les Sections extérieures de l’OUN], New York-Toronto, 1962.

[22] J. Dallin, German Rule in Russia, 1941-1945, Westview Press, Boulder, 1981.

[23] B. Krawchenko, Social Change and National Consciousness in Twentieth Century Ukraine, MacMillan, Londres, 1985, p. 153-161.

[24] J. A. Armstrong, Ukrainian Nationalism, Columbia University Press, New York-Londres, 1963.

[25] P. Frank, « Evolution of Eastern Europe », in Class, Party and State and the Eastern European Revolution, Education for Socialists, Socialist Workers Party, New York, 1969, p. 51.

[26] A.J. Motyl, op. cit., p. 62.

[27] L. Chankovs´kyi, Pokhidni hroupy OUN [Groupes expéditionnaires de l’OUN], Oukraiins´kyi Samostiinyk, Munich, 1958, p. 91-117.

[28] Ye. Stakhiv, « Natsional´no-politytchne zhyttia Donbasu, 1941-1943 rr. » [La vie politique nationale dans le Donbass, 1941-1943], Soutchasna Oukraiina, n° 16-19 (144-147), 1956.

[29] Litopys Oukraiins´koï Povstans´koï Armii [Chroniques de l’UPA], vol. VIII, Vyd. Litopys UPA, Toronto, 1980, p. 64-65.

[30] P. Mirtchouk, Roman Choukhevytch – Gen. Taras Tchouprynka, Associations of Former UPA Fighters, New York-Toronto-Londres, 1970, p. 182.

[31] A.J. Motyl, « The Ukrainian Nationalist Movement and the Galician Reality », Meta, vol. I, n° 1, 1975.

[32] B. Levyts´kyi, « Istorytchne znatchennia rozlamu v OUN », Vpered, n° 2 (11), 1950, p. 6 ; en anglais, « The Historical Significance of the Split in the OUN », Meta, vol. II, n° 1, 1978.

[33] A.J. Motyl, The Turn to die Right: The Ideological Origins and Development of Ukrainian Nationalism, 1919-1929, Columbia University Press, New York, 1980, p. 175.

[34] B. Levyts´kyi, op. cit., p. 6.

[35] B. Levyts´kyi (interv’iou), « Natsionalistytchnyi roukh pid tchas drouhoï svitovoï viiny » [Le mouvement nationaliste pendant la Deuxième Guerre mondiale], Diialoh, n° 2, 1979.

[36] D. Shumuk, Life Sentence: Memoirs of a Ukrainian Political Prisoner, CIUS, Edmonton, 1984.

[37] L. Chankov´kyi, « Spohady D. Choumouka v svitli faktiv » [Les mémoires de D. Choumouk à la lumière des faits], Vvzvol´nyi Chliakh, n° 1-4, 1975.

[38] M. Skoroups´kyi, U nastoupakh i vidstoupakh [Dans des assaults et retraites], Ukrainian-American Publishing and Printing Co., Chicago, 1961. T. Boulba-Borovets´, Armiia bez derjavy [Une armée sans État], Tov. Volyn´, Winnipeg, 1981.

[39] A. Wilkins, « Pologne : Le régime lance une campagne anti-ukrainienne », Inprecor, n° 192, 1985.

[40] Postanovy II Velykoho Zborou OUN [Résolutions du 2e Congrès général de l’OUN], 1941, p. 31. 41.

[41] O. Rys´ (I. Mitrynga), Nacha borot´ba i ponevoleni Moskvoiou narody [Notre combat et les peuples opprimés par Moscou], s. d., p. 18.

[42] L. Rebet, op. cit., p. 99.

[43] M. Prokop, I. Lysiak-Roudnyts´kyi, « Dyskusiia pro OUN » [Débat sur l’OUN], Journal of Ukrainian Studies, vol. VII, n° 2, 1982, p. 84-85.

[44] L. Heiman, « They Saved Jews: Ukrainian Patriots Defied Nazis », Ukrainian Quarterly, vol. XVII, n° 4, 1961.

[45] Y.A. Gilboa, The Black Years of Soviet Jewry, 1939-1953, Little, Brown and Co., Boston-Toronto, 1971, p. 3-41. L. Shankovsky, « Russia, the Jews and the Ukrainian Liberation Movement », in Ukrainian and Jews: A Symposium, Ukrainian Congress Committee of America, New York, 1969, p. 65-70.

[46] O.I. Stepaniv, « Za pravil´nyi podkhid » [Pour une approche correcte], Ideia i Tchyn, vol. II, n° 2, 1943, p. 19-23.

[47] OUN v svitli postanov Velykykh Zboriv, Konferentsii ta inchykh dokoumentiv z borot´by 1929-1955 r. [L’OUN à la lumière des résolutions des congrès généraux et des conférences et d’autres documents de la lutte de 1929-1955], Vyd. ZTch OUN, p. 112.

[48] Ph. Friedman, Roads to Extinction: Essays on the Holocaust, Jewish Publication Society of America, New York-Philadelphie, 1980, chapitre 8 : « Ukrainian – Jewish Relations during the Nazi Occupation » ; L. Heiman, « We fought for Ukraine! The Story of Jews with the UPA », Ukrainian Quarterly, vol. XX, n° 1, 1964.

[49] M. Lebed´, UPA, vol. 1, ZP OuHVR, New York, 1946, p. 35-36. I. Dmytryk, Ou lisakh Lemkivchtchyny [Dans les forêts du pays des Lemkos], Soutchasnist´, Munich, 1977, p. 268.

[50] OUN v svitli postanov…, p. 99.

[51] Litopys Oukraiins´koï Povstans´koï Armii, vol. I, p. 126-130. Sur l’histoire militaire de l’UPA, voir L. Chankovs´kyi, « Oukraiins´ka Povstantcha Armiia », in Istoriia oukraiins´koho viis´ka [L’Histoire des forces armées ukrainiennes], Ukrainian Book Club, Winnipeg, 1953 ; Y. Tys-Krokhmaliouk, UPA Warfare in Ukraine, Society of Veterans of UPA, New York, 1972.

[52] P. Poltava, Zbirnyk pidpilnykh pysan´ [Collection d’écrits clandestins], Oukraiins´kyi Samostiinyk, Munich, 1959, p. 145.

[53] O. Diakiv-Hornovy, Ideia i tchyn: Povna zbirka tvoriv [L’Idée et l’acte : Œuvres complètes], Association of Former UPA Fighters, New York, 1968, p. 193-194. Il y a une édition en anglais des œuvres de Homovy, The USSR Unmasked, Vantage Press, New York, 1976, mais elle est incomplète et la traduction est marquée par des retouches d’ordre idéologique.

[54] P. Poltava, op. cit., p. 258.

[55] « Stanovychtche Provodou OUN na Oukraiins´kykh Zemliakh do riznykh spirnykh abo aktoual´nykh pytan´ zakordonom » [La position de la Direction de l’OUN dans les Terres ukrainiennes sur diverses questions litigieuses ou actuelles à l’étranger], Oukraiins´kyi Samostiinyk, n° 13 (219), 1954, p. 3.

[56] Ye. Prirva [Ye. Shtendera], « Prytchyny porazok pol´s´koho vyzvol´noho roukhu » [Les causes de la défaite du mouvement de libération polonais],Vpered, n° 9-10, 1950, p. 9.

[57] O. Diakiv-Hornovy, op. cit., p. 257-258.

[58] Ibid., p. 257.

[59] P. Poltava, op. cit., p. 213-214.

[60] Ibid., p. 169-170.

[61] Litopys Oukraiinskoï Povstans´koï Armii, vol. VIII, p. 203-240.

[62] P. Poltava, op. cit., p. 204.

[63] Ye. Prirva [Ye. Shtendera], op. cit., et du même auteur, « In Search of Understanding: Cooperation Between the UPA and the WiN », dans P.J. Potichnyj (éd.), Poland and Ukraine, Past and Present, CIUS, Edmonton-Toronto, 1980.

[64] « Problemy nachoho vyzvolennia » [Les problèmes de notre libération], Soutchasna Oukraiina, n° 7, 1953, p. 3.

[65] P. Poltava, « Lyst do A. Babenka » [Lettre à A. Babenko], Vpered, n° 4 (13), 1950, p. 4.

[66] Ye. Konovalets´, Prytchynki do istorii oukraiins´koї revolutsii [Contributions à l´histoire de la révolution ukrainienne], Nakl. PUN, 1948.

[67] I. Mazepa, Bol´chevizm i okoupatsiia Oukraiiny [Le Bolchevisme et l’occupation de l’Ukraine), Vyd. Znannia To Sila, Lvov, 1922.

[68] I. Mazepa, « Proboudjennia Oukraiiny v revolutsii 1917 roku » [Le Réveil de l’Ukraine dans la révolution de 1917], Nache Slovo, n° 3, 1973.

[69] P. Poltava, op. cit., p. 4.

[70] O. Diakiv-Hornovy, op. cit., p. 149.

[71] lbid., p. 234.

[72] P. Poltava, « Lyst do drouziv za kordonom » [Lettre aux amis à l’étranger], Oukraiins´kyi Samostiinyk, n° 15 (221), 1954, p. 3.

[73] A. Babenko (I. Majstrenko), « Zavvahy do lysta P. Poltavy » [Remarques à la lettre de P. Poltava], Vpered, n° 4 (13), 1950, p. 5.

[74] « Stanovychtche Provodou OUN… », p. 6.

[75] W. Wilny [V. Holubnychy], « The Future of the Soviet Union », Fourth International, mai-juin 1951, p. 80.

[76] O. Diakiv-Hornovy, op. cit., p. 258.

[77] B. Krawchenko, « Nationalité et classes sociales en Ukraine soviétique », L’Alternative, n° 27-28, 1984.

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