UN SOLDAT UKRAINIEN : « POUR MOI, EN TANT QUE MARXISTE, LE CHOIX ENTRE LES GARDES BLANCS ET LES PETLIOURISTES EST EVIDENT »

A Ukrainian army armoured personal carrier in Mariupol

UTR News, Wikimedia Commons

Nihilist, le 6 décembre 2014

Andrij M. (le nom a été changé) est un employé de bureau de Kiev, militant de gauche, qui après des hésitations a pris partie en faveur du Maïdan en hiver dernier et au printemps s’est fermement opposé à la réaction en Crimée et en Ukraine orientale. Cette attitude l’a finalement conduit à rejoindre les rangs de l’armée ukrainienne et actuellement il fait partie de l’ATO (Opération Anti-terroriste) dans le Donbass. Nihilist [1] a décidé de lui poser quelques questions.

Nihilist : Comment t’es tu retrouvé dans l’armée ? Dans quelle unité militaire ?

Andriy M. : C’est une unité très ordinaire, la 72e Brigade autonome mécanisée. C’est celle qui en juillet avait été encerclée près d’Izvarino –elle était alors sous le feu, elle a eu des grandes pertes humaines et matérielles, 400 de ses soldats ont même été obligés de se replier sur le territoire de la Russie, ce qui a fait beaucoup de bruit dans la presse. Plus tard les troupes ukrainiennes ont pris le kourgane (tumulus) Savour-Mokhyla, ce qui a permis de débloquer la brigade encerclée et de la faire sortir de la zone de l’ATO. En août-septembre, près de Melitopol, elle a été complétée par des soldats nouvellement mobilisés, par des chars et par des véhicules blindés. C’est alors que j’ai rejoint la brigade en tant que tireur d’un véhicle de combat d’infanterie. J’avais été mobilisé en août. Maintenant la brigade a de nouveau rejoint la zone de l’ATO.

Nihilist : Pouvais-tu éviter la mobilisation ?

Andriy M. : Du point de vue « technique », certainement, je le pouvais. Mais déjà en mars je me suis rendu a un bureau de recrutement militaire et j’ai dit au commandant que l’armée pouvait compter sur moi. C’était juste après l’annexion de la Crimée et les troubles commençaient dans le Donbass et à Kharkiv. Pour moi il était clair qu’une grande guerre commençait et j’étais persuadé que l’intervention de l’armée russe n’était qu’une question de semaines. Pour moi, le régime de Poutine, l’occupation russe et l’idée d’un « monde russe » sont absolument inacceptables, donc je ne pensais pas pouvoir être un observateur neutre. Par la suite tout s’est développé pas tout à fait comme je le pensais, car au lieu de faire entrer l’armée régulière Poutine a d’abord utilisé les formations paramilitaires locales, mais cela n’a pas changéfondamentalement la situation. Bien sûr, beaucoup de collègues, amis et connaissances m’ont proposé leur « aide » – me cacher, me faire partir de Kiev y compris à l’étranger, demander un visa, etc. Mais je n’ai pas examiné ces possibilités pour des raisons de principe.

Nihilist : Est-ce qu’actuellement tu te définis comme de gauche et marxiste ?

Andriy M. : En ce qui concerne mes convictions, ma vision du monde – oui, bien sûr. Il est vrai que si l’on considère que le marxisme c’est avant tout la pratique politique, on peut me rétorquer que, selon ce critère, je ne suis pas marxiste. Je ne vais discuter cela, je me limiterai à poser la question : est-ce que les bolchéviques étaient marxistes, lorsqu’ils défendaient le gouvernement de Kerenski contre la révolte kornilovienne [2] ?

En tant que marxiste j’ai pleinement conscience que l’État ukrainien d’aujourd’hui est une institution très peu sympathique. Il y a en son sein de très fortes tendances conservatrices et nationalistes de droite, le pouvoir reste, comme avant, dans les mains du grand capital, une offensive puissante s’en prend à son aspect social et aux droits des travailleurs. Tu sais, de même que dans le « réalisme socialiste » il était question de mettre en lumière le conflit entre le bien et le « encore meilleur », aujourd’hui à Donbass il y a le conflit entre le mal et le pire encore. En Russie le conservatisme de droite et l’autoritarisme, ce n’est pas une tendance, c’est la réalité. Le nouvel expansionnisme sous le drapeau du « monde russe » c’est une idéologie réactionnaire infâme, qui dans la réalité se transforme en guerre, violence, mensonge et haine. Tout cela s’est bien épanoui dans le Donbass et tente de ramper ailleurs. L’arrêter, c’est à mon avis la tâche prioritaire. En revenant à l’analogie avec le kornilovisme je veux mentionner qu’un de mes bons amis, socialiste, dit qu’aujourd’hui nous voyons une guerre entre les pétliouristes [3] et les gardes-blancs. L’analogie est sans doute un peu branlante, mais dans la situation où dans cette guerre nous n’avons pas notre propre camp, communiste, pour moi en tant que marxiste le choix entre les gardes-blancs et les pétliouristes est évident – en faveur de ces derniers. En même temps il doit être clair que nous ne sommes même pas alliés, mais compagnons de voyage, jusqu’au premier croisement.

Nihilist : Comment juges-tu le Maïdan ? C’était quoi ?

Andriy M. : Maïdan c’est une question très complexe. D’un côté – une insurrection populaire, une expérience d’auto-organisation des masses, qui s’est ensuite matérialisée dans la construction des bataillons volontaires et d’un puissant, très efficace, réseau volontaire de soutien. De l’autre – une enveloppe politique clairement droitière. Mon attitude envers Maïdan avait évolué – à partir d’une neutralité prudente vers un soutien critique, en réaction aux « lois du 16 janvier » [4]. De toute façon même cette enveloppe très droitière n’a pas été capable de discréditer la très puissante composante démocratique du Maïdan – c’est cela, à mon avis, qui constitue la base suffisante pour lui accorder la reconnaissance qu’il mérite. Mais quoi qu’il en soit, Maïdan c’est déjà le passé, nous vivons dans l’époque de l’après-Maïdan et actuellement ce cocktail du progrès et de la réaction, préparé lors du Maïdan, est en train de se décomposer entre ses constituants primaires. C’est tant mieux, car il sera plus facile de séparer le bon grain de l’ivraie.

Nihilist : Que signifie cette guerre pour toi ?

Andriy M. : D’abord, c’est une immense tragédie pour des millions de personnes – excuse-moi pour cette banalité. Les deux camps ont désinformé, menti, terrorisé la population civile. Dans de rares cas, lorsqu’il est possible de dialoguer avec la population locale, la majorité pose la question : pourquoi vous êtes venus sur notre terre les armes à la main ? Lorsque tu réponds : pour que les séparatistes et les soldats poutiniens ne viennent pas avec les armes sur notre terre, ils ne l’entendent pas. Pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit dans la réalité. Cette guerre a de très nombreux aspects et je vois parfaitement les profits politiques qu’en tirent les élites ukrainiennes et russes – des profits qui découlent des sacrifices subis par la population locale comme par les soldats ukrainiens et russes. Pour moi personnellement, les chimères telles que l’intégrité territoriale et l’État national n’ont aucun sens et je ne pense pas que ça vaut le coup de les payer avec le sang et la vie.

Mais si on dépose les armes, la guerre ne s’arrêtera pas – simplement la Russie impérialiste pourra continuer son expansion sanglante sans entraves. C’est une agression et il faut stopper l’agresseur et non chercher à l’amadouer. Il n’y a malheureusement pas de bon choix – il faut choisir entre le mal et le pire.

Nihilist : Pour quelles raisons les soldats luttent-ils à l’est ?

Andriy M. : Chacun lutte pour ce qu’il a. Par exemple mon collègue Sania, maïdaniste et nationaliste romantique, lutte pour la terre de ses pères, pour la réalisation du rêve séculaire de l’indépendance nationale du peuple ukrainien. Le robuste paysan Micha, pour que personne de l’étranger ne puisse lui dire à lui, à ses enfants et petits-enfants, selon quelles règles il faut vivre. Et l’électricien Serhiy mène la guerre parce qu’il a été mobilisé et est très mécontent de cela, il en veut personnellement au commandant du bureau de recrutement militaire d’avoir été envoyé à la boucherie, lui et non quelqu’un d’autre, qui serait là plus à sa place. Pourtant cela ne l’empêche pas de réaliser ses tâches militaires avec dignité. Il y a des individus qui ne cachent pas qu’ils mènent la guerre pour le salaire – la pauvreté et le chômage dans le civil font que l’engagement dans la guerre constitue une alternative qui, pour beaucoup, mérite d’être prise en compte. La majorité des soldats sont persuadés qu’ils luttent pour l’Ukraine, pour son intégrité territoriale, pour le droit de vivre non selon les ordres du Kremlin, pour que « les bandits de Donetsk » et les « cocos » ne puissent plus tenter de gouverner le pays. C’est la motivation centrale.

Nihilist : Cela indique que les soldats sont des anticommunistes et qu’il s’agit d’un phénomène de masse. Comment peux-tu l’expliquer ?

Andriy M. : La tentation est très grande de faire tomber toute la responsabilité sur le Parti communiste d’Ukraine (PCU). En réalité le parti de Piotr Simonenko a fait tout son possible pour que le mot « communiste » devienne une insulte. Servir les oligarques durant des années avec une rhétorique socialiste, et au cours de la dernière année être ouvertement au service de l’ennemi qui nous fait la guerre – cela ne peut pas ne pas laisser des traces. Mais il ne s’agit pas seulement du PCU. Les ancêtres d’un bon nombre de soldats et d’officiers ont été victimes des répressions staliniennes ou ont péri pendant l’Holodomor – l’extermination par la faim [5]. Pour chacun d’entre eux il ne s’agit pas d’une abstraction, d’événement historique, mais d’une tragédie qui a eu lieu dans leurs familles, un crime commis par le pouvoir soviétique. Et la machine de propagande de l’État ukrainien a durant deux décennies inculqué aux masses, avec succès, que la famine massive, la violence et les exécutions sont l’essence et le contenu de tout communisme. Il n’y a rien d’étonnant que les gens prennent ça facilement pour leur propre point de vue.

Nihilist : Est-ce qu’un communiste peut se sentir bien dans un tel entourage ?

Andriy M. : Non, bien sûr. Mais il y a un bon principe : ni rire ni pleurer, mais comprendre. Il faut garder son sang-froid. Il faut percevoir que la haine du communisme parmi la masse des soldats, ce n’est pas la haine envers les idéaux de la justice, de la coopération, de la solidarité et de la liberté, mais tout au contraire – c’est la haine envers le parasitisme social propre aux hiérarchies partidaires communistes, la haine contre la violence physique, idéologique et économique totale. Et elle se marie parfaitement avec le très fort rejet du nouveau pouvoir post-Maïdan. Pour la majorité des soldats, Porochenko, Iatseniouk et Klytchko ne sont en rien meilleurs par rapport à Ianoukovytch. Personne n’a balayé l’actualité du défi social. Bien sûr, aujourd’hui l’ultra-droite tente de spéculer sur ce défi, mais cela n’est possible que parce que la gauche, en Ukraine, s’est avérée incapable d’occuper même son terrain politique traditionnel.

Nihilist : Pourquoi la gauche a-t-elle perdu en Ukraine ?

Andriy M. : C’est une question complexe. Je vais dire une série de banalités sur la combinaison d’un grand nombre de facteurs subjectifs et objectifs. Où avez-vous vu une victoire de la gauche à l’époque de l’accumulation primitive et de la redistribution du capital ? Simplement un mouvement de masse de gauche, avec une claire orientation de classe, n’a pas encore réussi à se constituer – car on ne peut pas considérer comme la gauche le PCU soviético-conservateur ou les socialistes bourgeois rose-pâle ! Sans même mentionner les projets politiques commerciaux et manipulateurs du genre Borotba, qui a été créé dès le début en vue de la réalisation des tâches n’ayant rien à voir avec ceux de la gauche. Cette gauche, qui a réellement tenté de réaliser les tâches nécessaires n’a soit pas réussi à dépasser le cadre de l’activité de petits cercles du fait de sa propre incapacité organisationnelle, soit – comme ce fut par exemple le cas de l’Action directe [6] – s’est si bien adaptée à certaines situations concrètes, qu’elle a été incapable de se réaliser en dehors de celles-ci.

Nihilist : Est-ce que ton attitude envers la gauche occidentale et russe s’est modifiée ?

Andriy M. : Je ne dirais pas qu’elle a changé, je dirais qu’elle s’est formée définitivement. En Occident ce qui caractérise la gauche, c’est soit le conformisme rationnel, soit le dogmatisme, et le plus souvent une combinaison de ces deux traits peu sympathiques. Avec plus ou moins de succès elle réalise ses propres tâches dans ses propres pays, par contre sa compréhension de la situation ukrainienne est dans une grande mesure influencée par certains dogmes habituels et par les points de vue destinés « à l’exportation » de leurs contacts ukrainiens, qui s’avèrent souvent peu fiables en ce qui concerne la présentation et l’analyse des événements nationaux. De ce fait bon nombre de militants de la gauche occidentale sont persuadés que dans le Donbass il y a une révolution socialiste et que l’Ukraine est un État fasciste, qui en conformité avec les directives de Washington noie dans le sang un soulèvement populaire. Il est très difficile de les amener à changer leur attitude et souvent c’est simplement impossible. C’est pourquoi, à mon avis, il est plus facile et plus juste de vivre comme s’il n’existait aucune gauche occidentale.

En ce qui concerne la gauche russe, un grand nombre de ses membres reste sous le charme du « socialisme soviétique » et de la « grande victoire sur le fascisme ». Mais l’Union soviétique a depuis longtemps disparue et au Kremlin ceux qui tiennent le pouvoir sont très différents de ceux qui ont vaincu le fascisme en 1945, alors qu’en ce qui concerne Kiev, ce ne sont pas Bandera et Choukhevytch qui tiennent les rennes du pouvoir… Mais la matrice continue à fonctionner et les gens qui pestent avec colère contre le régime poutinien, apparaissent comme des poutinistes dévoués dès qu’on parle de l’Ukraine. Heureusement, toute la gauche russe n’est pas comme ça, mais…

Nihilist : Que faut-il faire ?

Andriy M. : Observer attentivement. Ne pas s’enfermer dans une tour d’ivoire sous aucun prétexte – au contraire, être dans la brousse des événements, le plus près possible des gens. En fait, c’est encore une raison pour laquelle je suis maintenant dans la guerre. Tant que nous ne sentirons pas dans notre peau avec quoi le peuple de l’Ukraine vit et respire, nous ne parviendrons pas à formuler aucune stratégie efficace, ni aucune tactique. Nous avons devant nous une période très compliquée. Le consensus droitier dans la société en combinaison avec la question sociale non résolue est porteur du danger d’un putsch fasciste. Il faut être conscient et préparé pour ce danger. Éclairer les masses, proposer la résolution des conflits sociaux sur une base de classe, faire en sorte qu’une telle solution soit plus efficace que celle proposée par le populisme national-social de droite. Mais je dégringole encore dans l’abstraction. Finissons la guerre, puis revenons à cette question de manière plus détaillée, OK ?

Traduit du russe par Zbigniew Marcin Kowalewski et Jan Malewski

L’original en russe :

http://nihilist.li/2014/12/06/ukrainskij-soldat-dlya-menya-kak-marksista-vy-bor-mezhdu-belogvardejtsami-i-petlyurovtsami-ocheviden/

http://zmkowalewski.pl/?page_id=218

[1] Le site web nihilist.li est rédigé en Ukraine par des anarchistes et des militants de la gauche radicale anti-autoritaire tentant de « lier l’incessante recherche théorique avec la pratique révolutionnaire quotidienne » .

[2] Du nom de Lavr G. Kornilov (1870-1918), général tsariste, qui en mai 1917 a formé des volontaires dans un régiment d’assaut. En juillet 1917 il est nommé commandant en chef de l’armée par le gouvernement de Kerenski. Il essaye de réformer l’armée en limitant les droits des conseils de soldats et en réintroduisant la peine de mort pour les déserteurs et les « traitres », puis, fin août, prépare la liquidation des soviets à Petrograd. Le 9 septembre Kerenski le démet de son commandement craignant un coup d’État de Kornilov et, incertain de l’armée, demande l’aide à la Garde rouge bolchévique. Les bolcheviks forment alors, avec le gouvernement de Kerenski, un « front unique de combat » contre le coup de Kornilov.  (Toutes les notes sont de traducteurs.)

[3] Du nom de Simon Petlioura (1879-1926), chef militaire puis à partir de février 1919 président de la République populaire ukrainienne. Cette république, formée sur les décombres de l’empire russe, a existé de juin à avril 1918, puis de décembre 1918 à novembre 1920. Elle était en guerre à la fois contre la Russie soviétique et contre l’armée contre-révolutionnaire russe, appelée la Garde blanche, qui sous le commandement du général Anton Denikine voulait restaurer l’empire tsariste.

[4] Le 16 janvier 2014 le Parlement ukrainien a adopté, en violant les procédures parlementaires, dix lois qui restreignent le droit d’expression et le droit de réunion. Les députés du Parti des régions, du Parti communiste d’Ukraine et quelques députés indépendants ont voté en faveur de ces lois, qualifiées de dictatoriales par l’opposition et le mouvement de masse dans le Maïdan. Neuf de ces lois ont été abrogées le 28 février 2014, tout de suite après la chûte du régime de Ianoukovytch.

[5] La grande famine qui a sévi en Ukraine en 1932-1933 – Holodomor, littéralement extermination par la faim – a été provoquée par le régime stalinien. Elle a emporté, selon les diverses estimations, entre 3,3 et 7 millions de morts.

[6] Action directe (PD) est un réseau de syndicats étudiants indépendants, créé en 2008 à Kiev et actif également dans plusieurs autres centres universitaires. Il se réclame de l’idéologie libertaire et syndicaliste.

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